" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

dimanche 28 mars 2010

Manière de se marrer un coup avec le web



Mon nom et mon pseudo en rébus


Assez gag et rigolos ! Quelques sites qu’il est bon de revisiter de temps à autres.

Surtout celui-ci. Pensez à un personnage célèbre ou quelqu’un de proche, qui vous est cher. Ou encore à un objet, un animal, un concept. Akinator va vous le trouver . Il va juste vous poser quelques questions. Il suffit au préalable de taper un pseudo et votre âge. Assez bluffant :

http://fr.akinator.com/

Taper un texte ou plus simplement votre nom, prénom, par exemple et vous le retrouverez en rébus :

http://www.rebus-o-matic.com/

Voulez-vous causer avec Dieu ? Rien n’est plus facile mais il ne cause que l’english . Raciste, va ! :

http://www.titane.ca/concordia/dfar251/igod/main.html

vendredi 26 mars 2010

Yoko Ogawa : " Tristes Revanches "


Yoko Ogawa aux mille visages. Des romans lus, j’ai pu apprécier sa plume fine et douce dans la description de deux enfants ( « La marche de Mina « ), son attrait pour ce qui est scientifique et sportif ( idem et « la formule préférée du professeur « ), l’étrange et le loufoque dans « L’annulaire « . Voici d’autres facettes de cet écrivain remarqué et remarquable : la cruauté, l’extravagance, le farfelu, le déjanté, … et l’humour. On peut vraiment dire que cette écrivain a plusieurs cordes à son arc … et que nous n’en avons pas fini, nous deux ! Mioum !

Ces nouvelles se renvoient la balle : les personnages, les situations, souvent loufoques, s’entrecroisent. Elles mériteraient une deuxième lecture pour vraiment retrouver tous les fils de cette pelote de laine.

mardi 23 mars 2010

Georges Simenon : " Je me souviens "


Ce délicieux livre n’est pas seulement une autobiographie ( partielle ) de Georges Simenon mais également un véritable roman ( sauf sur les dernières pages ) . Car il y a des personnages, une histoire – quasi une saga ! – de l’amour, des sentiments, des émotions. Au départ, il fut écrit et adressé et dédié au premier enfant de notre auteur, son fils Marc.

L’auteur des « Maigret « nous décrit sa famille, sa ville - Liège – : de nouveau un véritable régal pour les Liégeois de naissance ou de cœur.

Sa mère, Henriette, écrasée par de nombreux malheurs, obnubilé par deux obsessions qui la rongent : se contenter financièrement du « strict nécessaire « alors qu’elle provient d’une famille qui fut riche et cette peur qui ne la quittera jamais : que deviendrai-je, moi et mes enfants si mon mari venait à décéder « renversé par un tramway « . Elle ne cessera d’économiser sou après sou, en cachette et à louer des chambres à des étudiants.

Désiré, son père. Un homme simple et heureux ,« heureux dans la rue où il n’enviait personne, heureux dans son bureau où il se savait le premier « .

Georges, lui, enfant, observe, enregistre, ressent les odeurs de la vie et de sa ville, se forge un caractère et finira par devenir cet écrivain de haut niveau, tel qu’on le connaît.

Une merveille !


vendredi 19 mars 2010

Marabout Flash : " Qui êtes-vous, Georges Simenon ? "


Marabout flash est peut-être à ranger dans la littérature populaire. Ce qui ne veut pas dire de mauvaise qualité. Pour preuve ce numéro qui date du début de la collection, 1959. Il fut rédigé par Léon Thoorens et ne manque pas d’intérêt.

Pourquoi lisons-nous, Georges Simenon :

« L’être humain est inquiet. Psychiatres et psychanalystes découvrent presque chez tous des complexes d’infériorité et des complexes de culpabilité. Qu’est-ce qui est bon ? Qu’est-ce qui est mal ? Où dit-on commencer à être fier ou avoir honte de soi-même. N’est-ce pas à ces questions-là que cherche le lecteur de roman, le spectateur de cinéma. ( …)

Alors que pendant des siècles, le roman, le théâtre traitaient des rapports avec les dieux, puis les héros, puis enfin avec les autres hommes, alors qu’en quelque sorte l’écrivain étudiait l’homme habillé, n’en sommes-nous pas arrivés à l’homme tout nu, à l’homme en proie à lui-même et à ses fantômes. »

Simenon et les femmes. Lui qui prétend qu’il en a connu 10.000. Oufti ! (On connaît la vantardise des Liégeois ). Peut-on dire que l’écrivain d’Outremeuse a une vision très réactionnaire des femmes ? Je ne trancherai pas mais on peut être très étonné par ses propos de 1959 …

Léon Thoorens dit :

« Les héros d’après 1944 sont toujours des hommes blessés, et blessés par des femmes. Leur mère souvent ( … ) Dans ses romans, les femmes sont, où bien des prostituées, ou bien des femelles enragées. Les prostituées sont des épaves, des êtres sans substance, sans valeur véritablement humaine ; des objets, des instruments. Les femelles enragées apparaissent, littéralement, comme des possédées. ( …) «

Simenon dit :

« Je me demande si la femme n’est pas avant tout fière de son instinct de femelles. ( … ). Le plus beau rôle de la femme est d’être la femelle du mâle . ( .. . ) Oui, beaucoup de femmes ignorent ce qu’est l’amour maternel. J’en connais énormément. Demandez aux médecins, aux policiers …Ce ne sont pas eux qui me démentiront. «

Restons-en là sur ce point chaud, il vaut mieux !

D’autres chapitres intéressants : la légende dorée de Simenon milliardaire des lettres. – étude graphologique de notre homme – Outremeuse et Coronmeuse. – pourquoi il pleut dans les romans de Simenon ? – Simenon, êtes-vous romancier populaire ) – que pensez-vous de la haine ? – et une jolie promenade sur les traces de Simenon signée par Léon Thoorens.

mercredi 17 mars 2010

" Lebanon ", film de Samuel Maoz


Juin 1982, invasion du Liban par les forces israéliennes. Trois soldats montent dans un char. Ils ont jeunes, bourrés de testostérone et un rien à cran. Si vous voulez, vous pouvez monter avec eux. Un peu spécial rapport aux odeurs qui règnent dans ce mastodonte : celles de l’acier, de la poudre, de la boue, de l’eau stagnante où croupissent, crachats, urine et mégots de cigarettes . Durant une heure trente, vous verrez la guerre par la lucarne, comprenez le périscope. Uniquement dans ce blindé car vous devez rester au poste, avancer, armer et tirer. Nous sommes en guerre donc obéissance absolue . Les ordres viennent par talkies, de la radio et vous devez les exécuter sur le champ. Pas d’état d’âme et tant pis pour les dommages collatéraux éventuels. La vraie vie, quoi ! Vous pouvez poser une ou deux questions mais sans fioritures, ni bla-blas, à la militaire. D’ailleurs êtes vous certain que vous devez poser ne fut-ce qu’une seule question ?

Voici un aperçu, ci-dessous.

Bonne chance et Inch Allah :

http://www.youtube.com/watch?v=wCosXgcGGDM&feature=player_embedded

Jean Ferrat


Donc, Jean Ferrat est mort. Un des chanteurs préférés des Françéés - bien qu’il soit coco -. Un des « derniers monstres sacrés « comme l’on dit.

Respect et chapeau bas en tout cas. !

Maintenant, continuons à faire le crétin ( ce qui ne m’est pas spécialement difficultueux ). Déjà, quand j’étais ado, du temps de « Maria « , je trouvais que Ferrat était très-très vieux. Je fus étonné de savoir son âge lors de son décès : 79 ans. Je lui en aurais donné au moins 20 de plus. Hé !

Un gaillard au fortes épaules qui m’ont toujours impressionnées. Une sorte de grand épouvantail à moineaux. Gloups ! Certains le qualifiaient de « Tino Rossi « de gauche…

Mais j’arrête-là car je deviens impertinent et sens que vous commencez tout doucement à vous énerver.

Certaines de ses chansons sont des merveilles du genre. En voici trois, en vidéo :

Ma Môme, trop minouche :

http://www.youtube.com/watch?v=wQIWmfgCoGI

Ma préférée, peut-être, une merveille , le Grillon

http://www.youtube.com/watch?v=BQLeTauqXDY

Une militante, le bruit des bottes :

http://www.wat.tv/video/bruit-bottes-181dm_15akl_.html

mardi 16 mars 2010

Georges Simenon : " La Danseuse du Gai-Moulin "


Un véritable régal pour les Liégeois. Ceux en tout cas qui aiment que l’on parle de leur ville. En effet, tout le roman se passe entièrement à Lîdge, ce qui est quasi exceptionnel dans l’œuvre de notre Georges ; bien que l’on sait qu’il parsème ses souvenirs de sa ville dans beaucoup de ses romans. Vous pourrez, en effet, y trouver ça et la quelques détails croutillyants sur la vie de la Principauté au début du XX ème siècle ; tout spécialement aux Guillemins, rue de la Régence, Outremeuse, rue Pont d’Avroy. Et dans le carré puisque Adèle, la danseuse, exerce ses talents rue du Pot-d’Or.

Un Grec se fait assassiner. Qui est le coupable ? Le bon commissaire Maigret est sur la piste et , futé comme il est, je vous fiche mon billet qu’il va trouver. L’histoire me paraît, parfois, assez alambiqué, attends-toua !

A signaler que la vie du jeune Chabot d’Outremeuse ressemble étrangement à ce qu’à vécu, en tout ou en partie, Georges Simenon quand il était ado.

Oufti ! Qu’énne affaire à Lîdge ! Et là, c’est le cas de le dire !

Rien ne vaut l'original ( = le bouquin ) mais pour les curieux, voici quelques minutes du téléfilm qu'A2 en avait réalisé à l'époque. On y voit un scène sur la Meuse et, si je ne m'abuse, le saxophoniste liégeois Jacques Pelzer et le batteur Félix Simtaine ce me semble. En bonus donc :

http://www.ina.fr/economie-et-societe/justice-et-faits-divers/video/CPB81053730/la-danseuse-du-gai-moulin.fr.html

Georges Simenon et Liège




Georges Simenon et sa mère dans les années ' 50







Il me semble intéressant de savoir, de connaître comment Georges Simenon ressentait sa ville natale, Liège. Il en parle dans plusieurs romans et spécialement dans « Le Pendu de Saint Pholien « , « Au Pont des Arches « , « Jehan Pinaguet « , « Les Ridicules « , « Les Trois crimes de mes Amis « , « La Danseuse du Gai Moulin « , « Lettre à mon Juge « , « Crime Impuni « et ses biographie : je me souviens, Pédigrée, Quand j’étais vieux, Mémoires intimes, ses Dictées, ses carnets, ... .
Voici donc un copier-coller des passages qui m’intéressent le plus.
Mais tout d’abord, rappelons les trois leitmotivs de toute sa vie :
Sa maxime : « Comprendre et ne pas juger."

- " Chaque roman de Simenon est un descente dans l'abime " Jean d'Ormesson
- " Pour l'atmosphère, le caractère, l'intensité, l'humour et par-dessus tout pour l'humanité et la connaissance de la masse pathétique et malheureuse (...) personne ne l'égale, personne "  John Cowper Powys.
- " Je ne pensais pas qu'il était possible d'être à la fois aussi populaire et aussi bon."  Henry Miller

Simenon s’est intéressé à « l’homme « , comme il le dit si savoureusement. L’être humain livré à lui-même ou sous l’emprise d’influences extérieures ( famille, amis, travail, hasard, mauvaises rencontres .. ) qui le dépassent. L’être humain de toutes les classes sociales possibles et imaginables, dans toutes les situations de vie.
L’individualisme, dit-il, j’y tiens plus encore qu’à la prunelle de mes yeux. Je suis un farouche individualiste. Il ajoute que cette vertu est dans le monde « en train de disparaître « . Elle est la cause et le garant de sa solitude. « Toute ma vie, je suis resté un solitaire, par refus de m’intégrer à quelque groupe social que ce soit « .
Georges Simenon est l'auteur d'une oeuvre colossale : 192 romans, 168 nouvelles et ses " dictées " qui sont en fait son journal intime.
En outre, voici une excellente interview d’une vingtaine de minutes où l’on aperçoit un de fils de Georges et sa fille Marie-Jo, enfants :
Et une émission de télétourisme dont voici la première partie ( vous trouverez les autres sur la même page à droite de votre écran )
Un quizz :
D'autres vidéos en sa compagnie :

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Extraits du « Pendu de Saint-Pholien «
( à l’époque où rejoindre Paris à Liège était nettement plus long qu’en Thalys )
« A quelle heure y a-t-il un train pour la Belgique ? «
- Il n’y a plus que de train de nuit, à 21h30. Il arrive à Liège vers six heures du matin…
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- Vous comprenez ! Moi, je ne suis installé ici que depuis six mois … Si j’avais fait ce costume là, on n’aurait pas eu le temps de l’user …
- Et Morcel ?
- A Robermont !
- C’est loin d’ci ?
Le tailleur rit, ravi de la méprise, expliqua : « Robermont, c’est le cimetière … M. Morcel est mort au début de l’année. «
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- C’est une église à Liège ? …
Jef ne répondit pas tout de suite. Il dit enfin, comme à regret :
- Elle n’existe plus depuis sept ans … On l’a abattue pour construire une église neuve … Elle n’était pas belle … Elle n’avait même aucun style … Mais elle était très vieille, avec quelque chose de mystérieux dans toutes ses lignes, dans les ruelles qui l’entouraient et qui ont été rasées depuis …
- Comment s’appelait-elle ?
-L’église Saint-Pholien … La nouvelle, qui se dresse à sa place, porte le même nom.
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« Déposez-moi ici … Et dites-moi où se trouve la rue du Pot-au-Noir …
- Derrière l’église … Celle qui débouche sur le quia Sainte-Barbe … »
Arrivé en face de l’ église Sant-Pholien, Maigret avait payé son taxi. Et maintenant il regardait l’église neuve qui se dressait au milieu d’un vaste terre-plein.
A droite et à gauche s’ouvraient des boulevards bordés d’immeubles qui avaient à peu près le même âge que l’église. Mais derrière celle-ci, il subsistait un vieux quartier dans lequel on avait taillé pour dégager le temple.
A la vitrine d’une papeterie, Maigret trouva des cartes postales qui représentaient l’ancienne église, plus basse, plus trapue, et toute noire. Une aile était étayée par des madriers. De trois côtés des maisons basses, sordides, s’adossaient aux murs et donnaient à l’ensemble un aspect moyenâgeux.
De cette cour des Miracles, il ne restait maintenant qu’un bloc irrégulier, percé de ruelles et d’impasses, où régnait une écœurante odeur de pauvreté.
La rue du Pot-au-Noir n’avait pas deux mètres de large et un ruisseau d’eau savonneuse courait en son milieu, de gosses jouaient sur les seuils derrière lesquels grouillaient de la vie.
C’était sombre, malgré le soleil qui brillait au ciel mais dont la lumière ne pénétrait pas dans le boyau. Un tonnelier cerclait des barriques dans la même rue, où il avait allumé un braséro.
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Extraits de « Simenon « dossier pédagogique / enseignement de la province de Liège.
« Liège, à cette époque-là, comptait encore un assez grand nombre de ruelles très étroites, aux maisons moyenâgeuses, et le ruisseau des eaux usées, comme on dit à présent, coulait librement au milieu des pavés. L’odeur de ces rues-là était caractéristique et rien que d’y penser, elle me revient aux narines. Dans certaines de ces ruelles, des femmes en chemise, hideuses pour la plupart, se tenaient sur le seuil et essayaient d’attirer le passant. Parfois, elles s’enhardissaient, lui prenaient le chapeau et se précipitaient dans la maison. Il fallait bien que le pauvre homme y entre s’il voulait récupérer son couvre-chef. «
( « un homme comme un autre « , Paris 1975 )
« Lorsque j’avais neuf ou dix ans, j’habitais la paroisse Saint-Nicolas. La paroisse voisine s’appelait la paroisse Saint-Pholien.
Je n’étais pas un petit voyou livré à lui-même. Nous jouions certes dans la rue, parce qu’on ne pouvait pas jouer ailleurs. Mais nous étions ce qu’on appelait des petits garçons « comme il faut « . Pourtant, nous aussi formions comme des bandes rivales. Un gamin de Saint-Nicolas, n’osait pas s’aventurer seul dans le quartier Saint-Pholien. L’inverse était vrai. Parfois, des batailles à coups de lance-pierres étaient organisées et , si un membre de l’un des deux clans se faisait prendre par le clan rival, il recevait une sérieuse dérouillée. C’était avant 1914, bien avant que l’on parle de la cruauté des enfants et de leur comportement violent.
Chaque matin nous allions à la messe et chaque dimanche à la communion. «
( « un homme comme un autre « )
« Parfois, une bande venue on ne sait d’où, des enfants de Bressoux ou de la paroisse Saint-Pholien, s’abat sur la place du Congrès ; ils montent sur les bancs, qu’ils salissent, grimpent aux arbres, arrachent les feuilles, se suspendent aux branches basses, effraient les mamans, brutaux, vulgaires, glapissants, jusqu’à ce que surgisse la silhouette d’un agent , de police, ou l’idée leur vienne d’un mauvais coup à faire ailleurs. «
( Pédigrée, )
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Extraits de « La Danseuse du Gai-Moulin «
- J’ai soif !
Ils sont rue du Pont-d’Avroy. Tous les cafés sont fermés. Il ne reste plus d’ouvert qu’une friture où l’on sert des bocks, des moules, des harengs au vinaigre et des pommes frites.
- On y va ?
Le cuisinier tout en blanc active ses feux. Une femme qui mange, dans un coin, adresse un sourire engageant aux deux amis.
- De la bière ! … Et des frites ! … Et des moules.
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Et il continua à se promener dans les environs. On voyait au loin la rue Pont –d’Avroy, brillamment éclairée, avec les tramways qui passaient toutes les trois minutes à peine et la foule qui défilait lentement, malgré la pluie.
C’est la promenade traditionnelle des Liégeois. Dans la grande artère, la foule : des familles, des jeunes filles se tenant par le bras, des bandes de jeunes gens dévisageant les passantes et quelques élégants marchant à pas lents, aussi raides que s’ils étaient vêtus d’or.
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La clinique Sainte-Rosalie, à Liège, est l’établissement qui reçoit les riches malades du cerveau.

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Extraits de « Je me souviens «
Rue Puits-en-Socks. Une rue étroite, commerçante, vieille comme la ville où le tram passait tellement à ras du trottoir de quelques centimètres qu’il y avait peu de jours sans accident.
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Chaque semaine, les garçons mariés apportent à leur mère faux cols, manchettes et plastrons, car elle seule sait repasser. Elle seule sait faire la saucisse et le boudin blanc, et les « bouquettes « de Noël, et les gaufres du Nouvel-An.
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Entre le pont Neuf et le pont des Arches, il ya a, frontière entre le faubourg et le centre de la ville, un large pont de bois qu’on appelle la Passerelle. C’est plus court, plus familier. La Passerelle est un peu la chose des habitants d’Ourtremeuse, que l’on franchit sans chapeau, pour une course de quelques instants.
On monte quelques marches de pierre. Les planches du pont résonnent et tremblent sous les pas. De l’autre côté, on descend et , à sept heures du matin, cette descente est comme un atterrissage dans un monde nouveau.
Partout, aussi loin qu’on peut voir, c’est le marché qui s’étale, marché aux légumes à gauche, marché aux légumes aux fruits à droite, des milliers de paniers d’osier qui dessinent de vraies rues, des impasses, des carrefours – des centaines de commères courtes sur jambes qui ont des poches pleines de monnaie dans leurs trois épaisseurs de jupons et qui raccrochent ou engueulent les pratiques.
Pour aller au marché, il ne faut pas mettre de chapeau, car alors on paie plus cher et, si on a le malheur de marchander, on se fait traiter de poseuse. ( … )
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Une fois par mois, Désiré va visiter les gens dans les rues les plus sordides, comme celle qu’on appelle la rue Roture, ou Cage-aux-Lions, des rues qu’on peut à peine traverser tant l’odeur du ruisseau qui coule au beau milieu soulève le cœur, tant les relents exhalés par les trous noirs des portes et des fenêtres sont fétides.
Or, ils ont des milliers là-dedans, des femmes, des enfants, des vieillards, tous mal portants, bossus, tordus, chancreux ou tuberculeux, qui couchent à même le sol à dix ou douze par chambre.
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Extrait de " Les trois crimes de mes amis "
IL n'y a pas de villes maudites et le mienne ( Liège ) est un modèle de petite bourgeoisie étriquée.
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Extrait de " Au Pont des Arches "
Après s'être promené une dizaine de minutes sur les trottoirs, avoir fait l'inventaire de quelques étalages, il se décida de faire un tour de la ville " en tram 4 ", ce qui, pour quatre sous qu'elle coûte, est une distraction fort honnête et fort agréable.
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Extraits de « Pédigrée « :
- « A la rentrée, Roger, qui a cinq ans et demi, ira à l’école des Frères.
« Couac ! Couac ! « font, au passage de ceux-ci, qui ressemblent un peu à des corbeaux, les gamins de la rue, ces enfants sales et effrontés qu’Elise appelle les petits crapuleux.
Il y a beaucoup de petits crapuleux dans le quartier. Entre l’église Saint-Nicolas et la rue Puits-en-Sock, dans les ruelles où on ne passe quand on est pressé, pour couper au court, on ne rencontre que ça, des fillettes sales, sans culottes, assises au bord du trottoir, les jambes écartées, des bébés au nez qui coule, avec du jaune d’œuf autour de la bouche, des garçons qui se jettent dans les jambes des passants et qui lancent des pierres en criant à vous écorcher les oreilles.
- Tiens-toi bien, Roger ! Ne mets pas les doigts dans ton nez. N’aie pas l’air d’un gamin de l’école communale ! «
- « Je ne me laisse plus faire, va ! Je le strogne, je les strogne tous, tant qu’ils sont.
Strogner dans ce langage ( populaire de Liège ), c’est voler, mais non pas voler ouvertement : c’est prendre par petites doses, subrepticement, c’est tricher, guetter l’occasion de s’approprier malignement les choses, et désormais Elise strogne sans cesse, sans remords, elle strogne Désirée ( son mari ), elle strogne ses locataires, elle strogne mademoiselle Frida. «
- « Il partira, et jamais, il ne vivra comme son père et sa mère, il se le promet, rien ne sera admis dans son existence qui puisse lui rappeler son enfance.
Cette enfance, il la hait. Il hait la rue de la Loi, la rue Pasteur, l’institut Saint-André comme le collège Saint-Servais, il hait le frère Médard et Mme Laude, et toutes les petites laideurs, les petites lâchetés quotidiennes qui font souffrir. Il est décidé à se venger, il le sait, et il y pense tandis que sa main, dans sa poche, tripote les dix sous dont il connaît d’avance la destination. »
- « Il a découvert, un soir, une rue moins répugnante, près de la passerelle, une rue aussi décente en apparence que la rue de la Loi ou la rue Pasteur, des maisons propres, bien bâties, des femmes qui lui ont paru plus bourgeoises, encore qu’installées pareillement à l’affut derrière leur rideau de guipure.
Il n’a pas osé se renseigner auprès de la personne sur le prix qu’il aurait à payer. Un soir qu’il avait deux marks en poche, il est entré en trébuchant, les jambes lasses d’avoir fait au moins dix fois le tour du pâté de maisons. Il entendait couler entre les quais de pierre la Meuse toute proche, et les planches de la passerelle résonner sous les pas.
Une main a refermé la porte à clef derrière lui, un rideau épais a été tiré sur le rideau transparent.
- Tu veux boire quelque chose ?
Il a fait un signe que non. Au prix d’un effort douloureux, il est parvenu à prononcer, les oreilles si bourdonnantes qu’il ne reconnaissait pas sa propre voix :
- Je n’ai que deux marks. Est-ce assez ?
- Fais voir.
Elle a glissé les deux marks dans son bas noir, poussé une porte, versé de l’eau dans une cuvette de faïence, près du grand lit couvert d’une courte-pointe, comme il y en a dans les chambres des locataires.
- Viens te laver. Qu’est-ce que tu as ? Viens donc. Puis elle l’a regardé et elle a compris.
- Ah ! c’est ça …
Elle a cru que c’était la première fois et c’était presque vrai.
- N’aie pas peur. Viens.
Il est ressorti de la maison cinq minutes plus tard et il s’est précipité vers le quai où il s’est mis à marcher à grands pas en réfrénant son envie de courir à toutes jambes. «
- « Ce n’est pas une maison close, mais un café comme on en trouve dans les rues paisibles qui environnent l’Hôtel de Ville. Certes, on a le droit de s’asseoir dans un coin avec une serveuse et de a lutiner. De jour, il règne un clair-obscur favorable et le soir l’éclairage est aussi discret que possible. »

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Extraits de " Quand j'étais vieux " , du 25 juin 1960 au 15 février 1963 :

- Enfant, je n'avais pas l'eau courante dans ma chambre, ni de cabinets ailleurs qu'au fond de la cour. J'ai souffert de l'odeur des tables de nuit et des seaux de toilettes. On ne se lavait à fond qu'une fois par semaine, le samedi, dans la cuisine, utilisant une bassine à lessive. Une chemise et une paire de chaussettes par semaine.
- J'aimais rôder, à cette époque, autour de l'Hôtel de Ville, qui, à Liège plus qu'ailleurs, est le centre réel de la vie du pays. Je flânais, nez au vent, en mangeant des cerises, au printemps, plus tard des bonbons ou des biscuits que je mettais dans ma poche, car j'avais toujours faim. J'aimais le bruit, les allées et venues, les couleurs, les musiques ... J'aimais les petits cafés d'alentour qui sentaient le genièvre et que fréquentaient les poètes wallons et les artistes des théâtres locaux.

- A l'époque de la Gazette de Liège, donc de seize ans et demi à dix-neuf ans, j'avais deux femmes à ma disposition chaque jour, et pourtant, presque chaque jour, il m'arrivait à un moment ou l'autre d'être comme un chien en chasse.

- Je ne me sens pas plus Belge que Français, Américain ou Suisse. La Belgique est le pays où je vivrais le moins volontiers, encore que, si j'avais la préférence, c'est le seul endroit que je désignerais pour le " repos de mes cendres ".

- On me donne, on m'oblige à accepter un prix littéraire ( ... ) Il est sans prestige puisque sans doute créé spécialement pour moi. Celui, septennal de la province de Liège, qui, dans toute son histoire, a comporté beaucoup d'hommes intéressants et illustres ( ? ), mais pas de romanciers. Je suis obligé d'accepter. Comme j'ai été obligé d'accepter un siège à l'Académie de langue ...etc, etc. Et les décorations qu'on m'a collées par deux fois sans me prévenir ... ( ... p
Plus touchante est l'idée de la Ville de Liège de donner mon nom à une bibliothèque publique de mon quartier. (... )

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Extraits de « Mes dictées : je suis resté un enfant de chœur «, du 17 mars au 14 juin 1977



- Maintenant, et pas à cause de mon âge ni de croyances quelconques, la mort a tendance m’effrayer parce que j’ai trop à perdre. Je voudrais que la vie reste longtemps la même, jusqu’à l’épuisement, même si je dois passer un certain nombre d’années dans une petite voiture.
- Il existe à Liège une certaine rue qui porte le nom sans doute prédestinée de rue Capitaine, et où toutes les maisons étaient jadis calquées que celle du quartier d’Amsterdam. Un rectangle discrètement lumineux, un rideau entrouvert et une femme en chemise occupée à ravauder des chaussettes ou un pull-over.
Lorsqu’il y avait un client à l’intérieur, il n’était pas besoin comme dans es hôtels, de la mention « Ne pas déranger « . Tout simplement le rideau se fermait et personne n’avait l’idée d’insister.
Un soir, nous avions bu quelques verres de bière anglaise, un de mes amis et moi. Nous sommes entrés dans le corridor d’une de ces maisons et, comme on ne nous ouvrait pas, car le rideau était fermé, nous nous sommes mis tous les deux à pisser contre la porte.
Nous ne savions pas que nous étions plus ou moins surveillés. Un malabar, en effet, est sorti de la cuisine et s’est dirigé vers nous d’un air menaçant. Inutile d’ajuter que nous nous sommes enfuis à toutes jambes. ( … ) J’avais seize ans. C’était mon premier vrai contact avec ce que l’on appelle « la pègre » .
La femme sur la porte de qui nous avions pissé était presque une copine, car les jours de dèche, c’était à elle que je venais demander moyennement cinq francs d’assouvir mes ardeurs. Elle était gentille, bien élevée, comme aurait dit ma mère, et toujours d’un accueil charmant.
Pourquoi diable aller uriner sur sa porte ?
(… ) Cette soirée à la bière forte m’a en tout cas donné une leçon : je n’ai plus jamais pissé dans le corridor d’une brave fille alors que j’avais profité au moins dix fois de ses faveurs.
- A cette époque-là, il n’existait en Belgique que deux universités : celle de Louvain, la plus ancienne ( …) et l’université de Liège. Bien que plus ou moins bilingue, Louvain était considérée comme une université flamande, tandis que Liège était l’université wallonne, c’est-à-dire de langue française. Ces deux universités se détestaient, aussi bien les professeurs que les étudiants. ( … )
Périodiquement, les gars de Louvain venaient faire une expédition à Liège, quand ce n’étaient pas les liégeois qui partaient, comme un corps d’armée, vers la petite ville de Louvain.
Dans un cas comme dans l’autre, tous étaient armés, non pas d’armes percutantes comme aujourd’hui, mais d’énormes gourdins qui auraient suffi à étourdir un sanglier.
Cela se passait le dimanche, heureusement, quand les rues d’une ville comme d’une autre étaient à peu près vides. D’ailleurs on se passait le mot :
- Ils arrivent.
Et les gens prudents restaient enfermés chez eux.
Comme dans les guerres, ça commençait par des escarmouches, par des cris injurieux ou de défi. La police et la gendarmerie s’efforçaient de rester en marge ou d’interdire certaines rues. Néanmoins, un moment arrivait où les gourdins entraient en action et où les têtes commençaient à enfler.
- Sans avoir de position politique, j’ai toujours penché davantage vers la gauche que vers la droite, bien que n’appartenant à aucun parti.
-- Ces pensées, que je gardais pour moi, et cette tentation de la balle dans la tête, ne sont pas d’aujourd’hui mais de plusieurs années.
Sans la présence de Teresa et sans notre amour, il y a longtemps que je les aurais réalisées.
- Après de longues conversations que j’ai eues avec Piron ( note : le professeur d’université qui a créé le « Centre d’étude Simenon « ) et d’autres ( … ) j’ai pu me rendre compte non sans un certain étonnement que je suis resté beaucoup plus liégeois que je ne le pensais.
C’est une ville où l’on fait peu d’épate et où elle ne paie pas. On y est généralement calme, bien que la tête près du bonnet, mais on y a des affinités qui font que les hommes y deviennent naturellement copains.
Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on se méfie de l’existentialisme et de ce qu’on appelle aujourd’hui de la littérature de pointe, comme on parle de la médecine de pointe. On y est tous plus ou moins des fils ou des arrière-petits-fils de paysans et l’on garde les deux pieds sur terre, même si on doit nous traiter de « bouseux « . Chez nous, c’est presqu’un titre de noblesse
- ( enfant ) J’étais blond, les cheveux coupés courts, avec un air qui, tous ceux qui m’ont connu me l’affirment, était malicieux. En même temps, j’étais le premier à obéir, que ce soit en classe ou ailleurs, et à me comporter comme on me demandait de le faire.
La révolte n’est venue que plus tard, vers les douze ou treize ans, mais elle ne m’a pas quitté depuis. L’enfant sage regardait avec des yeux trop réfléchis autour de lui. Il se refusait à accepter la réalité conformiste. Il s’est mis aussi à détester ses oncles et ses tantes qui représentaient pour lui la bonne éducation. (…) J’allais à la messe quand il le fallait vraiment, c’est-à-dire lorsqu’on s’y rendait en famille ou avec l’école. Mais l’ancien enfant de chœur que j’étais avait déjà perdu la foi.
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Extraits des « carnets « « Les libertés qu’il nous reste «

Du 30 novembre au 17 décembre 1978
- Je connaissais tous les habitants de la rue et mes deux premiers amis s’appelaient Armigneau et Jean Gordine qui devait hériter de son père la plus grande imprimerie de Liège. ( … ) Le jeune Horisse, blond et assez frèle, qui avait une peur bleue des chiens et dont le père était épicier place du Congrès. Ces garçons-là ont formé le premier petit cercle humain auquel j’ai appartenu. Notre jeu favori était les billes. ( …).
Notre jeu favori n’en était pas moins ce que nous appelions la casquette. Pour y jouer, on commençait par déposer chacun sa casquette contre le mur d’une maison, la visière tournée vers le bord du trottoir. Les joueurs se tenaient en ligne, prêts à s’élancer, tandis que l’un d’eux envoyait une balle en caoutchouc dans la direction des casquettes. Le propriétaire de la casquette qui avait reçu la balle bondissait vers celle-ci et dès ce moment il devenait le chasseur tandis que ses petites camarades étaient les chassés. Il avait le droit de courir après eux et, dès qu’il en atteignait un au dos, celui-ci devenait son esclave. Cela vaut dire qu’il allait ramasser la balle et qu’il la renvoyait au chasseur. Le nombre d’esclaves allait en croissant et on se faisait des passes comme plus tard au rugby. Les limites du jeu étaient les bords de la rue Pasteur. J’avoue qu’il y a eu un certain nombre de vitres cassées par la balle de caoutchouc. On aurait dit que la maison du magistrat était placée à un point stratégique car c’était chez lui, le plus souvent, qu’un carreau volait en éclats. C’était un homme paisible, assez gras, célibataire, qui ne nous a jamais adressé de reproches. Par contre, sa domestique, le chignon en bataille, surgissait, armée d’un balai, au fond du corridor et nous poursuivait, sans nous atteindre, évidemment, d’un trottoir à l’autre en nous lançant des injures.
Mais que n’y avait-il pas rue Pasteur ? Toute ma première enfance était là, y compris le grand garçon de seize ans qui avait une jambe beaucoup plus courte que l’autre, munie d’un appareil orthopédique. Etait-il aussi un peu simple d’esprit ? Je serais incapable de le dire. Toujours est-il qu’il nous racontait qu’il faisait partie de la Police secrète et, pour nous en donner la preuve, il installait un morceau de lacet de soulier entre deux pavés, en plein soleil, et, à l’aide d’une loupe, mettait le fau au lacet qui se consumait lentement. Qu’est-ce que cela avait affaire avec la Police secrète, je n’en sais rien, sinon que j’étais impressionné, comme mes petites camarades, par ses airs mystérieux et condescendants.
( … ) J’étais loin de me douter qu’un jour la rue Pasteur deviendrait rue Georges- Simenon et j’en demande bien pardon au grand Pasteur.
- (…) Il y en avait un qui m’impressionnait fort, avec son chapeau noir à large bord et sa lavallière. C’était un poète wallon qui, entre autres, écrivait chaque jour un petit billet en dialecte dans un journal de la ville et qui remplissait les fonctions de bibliothécaire à la Bibliothèque Municipale. Ainsi, non seulement il écrivait, non seulement il était poète mais il régnait sur des milliers de livres qui sentait bon le vieux papier. ( …) M. Vriends et moi sommes devenus, malgré la différence d’âges des sortes de complices. ( …) Je crois que c’est la première fois de ma vie que j’ai reçu un traitement de faveur (…)
- ( … ) Il y avait un élève qui était encore plus pauvre que moi et qui venait à pied de Beaufays, un village à six kilomètres environ de la ville. Il s’appelait Neef, mais, comme il y avait un autre Neef, fils de châtelain, qui venait en classe à cheval, suivi d’un palefrenier, on l’appelait Neef-le-pauvre par contraste à Neef-le-riche. Mon seul ami était Neef-le-pauvre, bien entendu, chez qui il m’arrivait d’aller passer quelques jours pendant les vacances (…).
- Ayant rencontré une jeune fille , Sylvie, qui recevait chaque semaine un amant, ingénieur à Anvers, je louai un petit appartement meublé boulevard de la Constitution et je l’y installai, passant parfois la nuit entière avec elle et rentrant à pas feutrés, avant que ma mère se réveille. (…)

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Extrait de « On dit que j’ai soixante-quinze ans «
- J’avais un peu moins de dix-sept ans quand j’ai fait la connaissance de Georgette Leblanc, qui donnait à Liège un récital des poèmes de Maurice Maeterlinck. Elle m’impressionnait très fort car elle avait été sa compagne pendant très longtemps, jusqu’à ce qu’il épouse une élève du conservatoire de seize ans. En outre, Georgette Leblanc était la sœur de Maurice Leblanc que j’ai connu par la suite. Je ne sais pas si on peut appeler ça un coup de foudre ou un accès de fièvre. Toujours est-il qu’à minuit moins un quart j’arpentais le quai de la gare des Guillemins, une valise à la main, décidé à m’embarquer pour Paris avec Georgette Leblanc.
Un ami, que j’avais mis au courant de mon escapade, est arrivé au dernier moment, m’a arraché la valise de mes mains et m’a poussé vers la sortie.
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Extraits de « Les petits hommes «
- Ma mère n’aurait jamais voulu que j’emploie ce mot-là, et cependant nous étions pauvres. Or, dès que j’ai commencé à regarder autour de moi, j’ai ressenti une sorte de révolte, non pas à cause de la pauvreté, non pas à cause de notre nourriture. Mais parce que, pour moi, pauvreté équivalait à laideur. Notre maison était laide. Les meubles fabriqués en série, sculptés à la machine d’après des modèles Henri II ou Henri III, étaient à la fois prétentieux et horribles ( … ). J’en dirais autant des vêtements. La confection, à cette époque là, était faite à la va-vite, par des ouvrières à peine payées. Les épaules étaient trop larges ou trop étroites. Les pantalons étaient aussi mal coupés, tout comme les chaussures. ( …)
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« Vent du nord, vent du sud » dictée d15 novembre 1974 au 3 avril 1975
- Quelques années plus tard, lorsque je suis devenu reporter à la Gazette de Liège, je n’avais jamais bu un verre de vin ni un verre de bière, car il n’y en avait pas à la maison et je n’aurais pas osé rentrer seul dans un café. Un nouvel employé a été embauché aux services administratifs. Il avait à peu près mon âge. C’était un garçon agréable, relativement peu intelligent mais, comme on dit, de bonne compagnie.
Vers les cinq heures de l’après-midi, je pouvais m’échapper des bureaux de la rédaction, il m’entraînait dans un petit café où quelques habitués jouaient aux cartes. Nous commandions, c’était son idée, trois petites bouteilles de bière anglaise, l’un de bière très légère, l’autre de couleur ambrée, la troisième de « Guiness « . Nous nous les partagions en les mélangeant et nous bavardions longuement sans sujet précis, pendant une heure environ.
C’est en quittant cet ami, après cette modeste libation, qu’en rentrant chez moi en traversant le pont des Arches, je retrouvais une certaine excitation, un contact imaginaire avec le monde entier, monde végétal, humain, et qu’il m’arrivait de me pencher sur le parapet pour suivre longuement, avec nostalgie, le courant de la Meuse.
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Dictée « Un Homme comme un autre «
- ( avec Tigy ) Il y a eu des après-midi où nous nous échappions dans les bois de Quinquempois, le bois où se trouvent le dimanche tous les Liégeois mais où, en semaine, il n’y a personne. ( … ) Il y avait aussi des rôdeurs et je ne sais combien de fois, lorsque nous nous étendions entre deux ou trois buissons, nous découvrions un voyeur caché.
- L’histoire de mon mariage ne serait pas complète si je ne racontais une anecdote qui s’est passée deux ou trois jours avant mon départ pour Liège .
Ce soir-là, j’étais allé au « Lapin Agile « , la boite de chansonniers qui, chaque nuit, était comble. Je m’y trouvais coincé entre deux Hollandaises plantureuses que je considérais d’âge quasi canonique bien que, j’en suis persuadé maintenant, elles n’avaient guère que trente ou trente-cinq ans Elles étaient très gaies. Elles se moquaient elles-mêmes de leur français. La foule était tellement dense que je pouvais sans vergogne mes mains sous leurs robes, ce qui les faisaient rire encore davantage.
Après un certain temps et quelques petits verres, je leur demandai si je ne pouvais pas les rejoindre à leur hôtel. Gentiment elles m’inscrivirent sur un bout de papier le nom de l’hôtel de la rue d’Antin, près de l’Opéra et je me promis d’y être une heure plus tard. Je me précipitai dans ma chambre aussi vite que je le pouvais. Je me déshabillai, me lavai les pieds, changeai de chaussettes,etc, bref je fis le brin de toilettes que je considérais comme indispensable.
Je me demandais si on me laisserait rentrer à l’hôtel et même si elles y étaient descendues. Mais non, elles n’avaient pas triché. Je les trouvai toutes les deux en robe de chambre dans un appartement dont l’élégance me fascina. Quelques instants plus tard, nous étions tous les trois au lit. ( … ) En somme j’avais , à ma manière, mis fin à mon célibat.
- J’avais besoin d’un smoking. Pour me marier. Car, à cette époque-là, en Belgique, on avait l’habitude de se marier en smoking, la mariée en robe blanche ou en robe du soir.
J’ai eu la chance de rencontrer un journaliste belge qui travaillait à Pais. Il avait pris un peu d’embonpoint et son smoking était à vendre. Le prix qu’il m’en faisait n’était pas la moitié du prix que j’aurais payé en confection : deux cent cinquante francs. Mais ces deux cent cinquante francs , je ne les avais pas.
Mon frère belge a été très chic et m’a donné un certain nombre de mois pour m’acquitter de ma dette. Je suis donc parti, fiérot, avec ma tenue de cérémonie. J’ai repris, en sens inverse, le train qui m’avait amené en décembre et qui m’avait laissé de si mauvais souvenirs. Train de nuit encore. Je crois que je n’ai jamais fait de jour le parcours Liège-Paris ou Paris-Liège.
On m’a trouvé amaigri. On s’est exclamé. On m’a dit que je ne devais pas manger assez. Mais je devais prétendre, puisque je l’avais promis à mon beau-père, que je gagnais mille francs par mois.
Depuis deux mois, Tigy allait régulièrement chez le curé de l’église proche afin de suivre des cours de catéchisme. Ni elle ni ses frères et sœurs n’étaient baptisés. Il a donc fallu la baptiser, lui faire sa première confession et, le matin de notre mariage, de très bonne heure, elle allait recevoir la première communion.
Nous nous serions contentés d’un mariage civil, mais ma mère n’aurait pas considéré ça comme un vrai mariage et je ne voulais pas la désespérer ni l’humilier auprès de sa famille et de ses voisines.
Tigy portait une longue robe de tulle noir, un manteau de moire, noir aussi, et un vaste chapeau de plumes d’oiseaux de paradis. Je regrette de n’avoir pas de photographie d’elle dans cet accoutrement. Il est vrai que je ne devais pas être plus élégant dans un smoking qui n’avait pas été fait juste pour moi. Sans compter que depuis la veille, un feu sauvage d’une peau rouge enflait ma lèvre inférieure.
Tigy se trouvait dans un fiacre avec sa mère et son père ; j’étais dans un autre avec ma mère.
Comme je ne trouvais rien à lui dire, comme je craignais les larmes, tout au long du chemin je lui ai donné des recettes de cuisine.
Je ne me souviens pas de la cérémonie à l’église Sainte-Véronique. Mais je me souviens de notre passage à l’hôtel de ville. L’échevin qui nous a marié était très jeune. Il a cru bon de devoir faire un long discours où il parlait de mes début dans le journalisme, de la carrière que j’allais faire à Paris, etc., etc.
Il était plein de bonne volonté. Pauvre garçon ! Un mois plus tard on l’internait dans un hôpital psychiatrique.
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Extrait de " Simenon, la vie d'abord " de Michel Carly
- Dès novembre 1919, Georges Simenon se voit confier à la Gazette de Liège, un billet d'humeur quotidien qu'il signe de Monsieur le Coq. Il en écrira sept cent quatre-vingt neuf jusqu'à son départ pour Paris.
- Dans les poches, juste de quoi se payer la bière ou la fille. Sim dépense en deux jours son salaire du mois. Il tape son père, ses collègues, le comptable du journal. Le viatique a fondu ? C'est une montre, cadeau de désiré, qu'il vend pour se payer une splendide Noire, aperçue dans une vitrine chaude d'Outremeuse. Ralentir la cadence ? Jamais ! (... )
Au bercail, Henriette bondit, fulmine, pleure, injurie : " Tu n'as pas honte ? Tu viendras pleurer sur ma tombe ! ... Retrouver les sales femmes ! Tu sens la femme ... "
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Extraits de la dictée « Des traces de pas « du 22 septembre 1973 au 30 mars 1974.
- Je sais que quand je vivais à Liège, il y avait une institution devant laquelle je passais souvent et où l’on voyait des hommes vêtus de toile bleu avachis sur une chaise, certains qui pouvaient marcher dans la cour, d’autres qui pouvaient même gagner la rue. Un bâtiment était réservé aux femmes. Cela s’appelait la maison des « incurables «. Et ce mot était prononcé sans vergogne devant tous ces petits vieux et toutes ces petites vieilles.
- (à Liège) « la grandiveuse «, celle qui faisait son marché sans parler à personne, qui ne touchait à aucune marchandise car sa bonne la suivait avec des paniers.
- (le dimanche) Quand j’étais petit, cela signifiait : grand-messe chantée (et je chantais), rosbif avec pommes frites et petits pois en boite, excursion dans les environs immédiats de Liège ou après-midi chez une de mes tantes que je détestais.
- En 1914, j’avais un peu moins de douze ans. J’étais étendu sur un canapé, une jambe dans le plâtre à cause d’un épanchement de synovie. (…) Le soir, nous dormions dans la cave sur des matelas, avec quelques voisins, et, par le soupirail, nous voyions des papiers brûlés neiger dans la cour. C’était la bibliothèque municipale de la rue des Pitteurs à laquelle les Allemands, déjà entrés dans la ville, entre deux forts, avaient mis le feu sans avoir fusillé toute la population de la rue.
- Cette pudeur, je l’ai observée, enfant, entre mon père et ma mère. Mon père, qui m’adorait, ne m’a jamais embrassé. Pour me dire bonjour ou bonsoir, il me traçait, du pouce, une croix sur le front. Et ce n’était pas, j’en suis sûr, dans son esprit, par sentiment religieux. Je n’ai guère embrassé mes enfants non plus. On se contente de se toucher les joues trois fois du bout des lèvres.
- Lorsque j’étais à l’école primaire, chez les Petits Frères, un des Frères avait trouvé une image pour nous donner une idée de l’éternité. « Imaginez que la cour (et celle-ci était vaste) soit remplie par une énorme boule métallique massive. Imaginez qu’un tout petit oiseau, un rouge-gorge, par exemple, vienne s’y poser pendant une seconde tous les ans. La boule s’use à ce contact dans une proportion infinitésimale ». Et le Frère de s’écrier, triomphant : « Et bien, quand la boule sera complètement usée, ce ne sera pas encore l’infini. »
- Et pourtant mes Saint-Nicolas étaient toutes les mêmes. Sur la table de la salle à manger étaient étalées les assiettes, une par personne, qui contenaient des noix, des noisettes, des figues et une orange. Pas des oranges, une orange, car à cette époque-là elles coûtaient cher. Il y avait aussi pour chacun un bonhomme en pain d’épice. Je crois que c’est cette odeur-là qui imprégnait le rez-de-chaussée. Quand aux jouets, en ce qui me concerne, c’était invariable : une boite de peinture. Car je n’étais pas loin d’imaginer que je deviendrais peintre. A travers les rideaux, j’apercevais des garçons de mon âge qui essayaient des vélos à trois roues et je les enviais.
- Lorsque j’étais enfant, j’aimais avoir la grippe. D’abord je n’avais pas à me lever de bonne heure le matin. Ensuite je passais la plus grande partie de la journée dans la cuisine, devant le four ouvert qui exhalait une bonne chaleur. Enfin, j’assistais aux divers travaux de ma mère ce qui me donnait une sensation d’intimité.
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Les demis de Maigret

Georges Simenon


Une des questions qu'on m'a posées le plus souvent et à laquelle, au début, je ne trouvais guère de réponse satisfaisante, est:

— Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?

Car Maigret est né dans une campagne de France qui produit un agréable petit vin blanc et vit ordinairement à Paris où les apéritifs sont à l'honneur.

La plupart du temps, je répondais:

— Le voyez-vous boire de la menthe verte, ou de l'anisette ?

C'est une erreur de croire qu'un auteur décide délibérément que son personnage sera bâti de telle ou telle facon, aura tel ou tel goût. La création d'un personnage est une chose quelque peu mystérieuse, qui se passe pour la plus grande part dans le subconscient.

Pour être tout à fait franc, j'aurais pu dire:

— Il boit de la bière parce qu'il ne peut faire autrement que boire de la bière. Pourquoi avez-vous le nez long, vous ? Et pourquoi mangez-vous des pommes frites à la plupart des repas ?

Or, je suis allé récemment à Liège, pour un trop bref séjour, malheureusement. Mais cette brièveté n'a été qu'apparente. En effet, pendant les semaines, les mois qui suivirent, mille détails enfouis au plus profond de ma mémoire se mirent à remonter à la surface.

Par exemple, j'ai revu la rue de l'Official, où la bonne vieille Gazette de Liège possédait ses bureaux au temps où j'étais un jeune reporter. J'ai revu la Violette, où je me rendais presque quotidiennement, et les locaux du commissariat central.

A cause de cela, par la suite, de retour ici, il m'est arrivé de refaire les chemins que le jeune homme en imperméable beige faisait jadis.

— Tiens! Vers midi, il m'arrivait de m'arrêter à tel endroit... A cinq heures de l'après-midi, presque chaque jour, de rencontrer un ami à tel autre.

Trois endroits en tout, que j'avais presque oubliés, mais que je revois aujourd'hui avec une précision photographique et dont, même, je retrouve l'odeur.

Trois endroits, comme par hasard, où j'allais boire de la bière.

L'un était un café, dans le bas de la Haute-Sauvenière, un café calme et propre où ne fréquentaient que des habitués, j'allais dire des initiés, et, pour la plupart, ils avaient, dans une armoire vitrée, leur verre personnel, marqué à leur chiffre, de beaux verres à pied de la contenance d'un litre dans lesquels on dégustait avec respect de la bière limpide.

Le rendez-vous de cinq heures, c'était dans un autre café, non loin de là, juste de l'autre côté du Théâtre Royal, le Café de la Bourse, où les clients, toujours les mêmes, aux mêmes tables de marbre, jouaient aux cartes ou au jaquet et où le patron, le matin, en bras de chemise, passait plus d'une heure a nettoyer avec amour la tuyauterie de sa pompe à bière. C'est lui qui, un jour, m'expliqua l'importance de cette opération, qu'il ne confiait à aucun de ses garçons.

Le troisième endroit... Ma foi, c'était à l'ombre de l'Hôtel de Ville, une pièce sombre, en contrebas, que le passant avait peu de chance de remarquer et où il n'y avait jamais plus de deux ou trois personnel à la fois. La bière y était servie par une femme blonde et forte sortie d'un tableau de Rubens qui s'asseyait à votre table et buvait avec vous en riant d'un bon rire indulgent à vos plaisanteries. Cela n'allait pas plus loin, d'ailleurs. Et c'était la compagne idéale pour vous aider à savourer un demi bien tiré.

Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?

Je crois que ces trois images fournissent la réponse à la question et je n'y aurais sans doute jamais pensé sans mon récent voyage et sans le souper inoubliable que j'y ai fait, avec mes confrères, dans une sorte de sanctuaire de la bière, la Brasserie Piedbœuf, à Jupille, où j'ai retrouvé, non seulement mes vieux amis de jadis, mais les jeunes qui sont venus ensuite, en même temps que cette bonne odeur de bière fraîche qui reste pour moi comme l'odeur de la Belgique.

Georges Simenon,
Lakeville, Connecticut,
le 3 janvier 1953.

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Dictée : " Jour et nuit "

-  Je me souviens d’avoir entendu à Liège ce court dialogue que je traduis du wallon, ce qui lui enlève de sa saveur :   
    « - Quelles nouvelles, mon vieux ? »
      Et l’autre de répondre :
    «  - Rien, l’ami. Tout est vieux. »

-  Nous avons connu, nous aussi, l’époque des tribus que Jules-César a conquises les unes après les autres. Pour ma part, par exemple, je suis un Nervien, car la région où je suis né appartenait à cette tribu de la Gaule. On l’enseigne à l’école, dans les classes primaires, puis on l’oublie, et mes concitoyens ne comprendraient pas si je faisais imprimer une annonce disant, par exemple : Nervien cherche à connaître d’autres Nerviens. Cependant les Flamands, si mon souvenir est exact, étaient des Eburons et après deux mille ans, Nerviens et Eburons, unis artificiellement, se détestent.
    ( note : Simenon se mélange un peu les pinceaux avec les noms de tribus, mais on comprendra le sens du propos)


-  Liège, où j’ai passé mes dix-neuf premières années, était une ville très moyenne, sinon une petite ville, et les plus hauts immeubles ne dépassaient pas trois étages. Les autos étaient rarissimes. Les chevaux de fiacre faisaient sonner leurs fers sur les pavés entre lesquels de l’herbe poussait. L’air était si calme qu’on entendait les cloches, non seulement de l’église paroissiale, mais celles des paroisses voisines qui semblaient se répondre. (…)


-  Mon enfance a été éclairée au pétrole et j’entends encore la voix des marchands poussant leur charrette qui transportaient un tonneau à robinet, et qui lançaient en regardant les fenêtres des maisons : «  - Pétrole américain ! « 



a suivre >>>>>>>>>>>>>>>>>>