" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

lundi 27 février 2012

Marcelle Nisen est partie ...








C’est jeudi dernier, alors qu’elle venait de rendre un dernier hommage au funérarium de Gouvy à son amie Georgette Mélan, que Marcelle Nisen fut prise d’un méchant malaise. Elle fut emmenée à l’hôpital de Saint-Vith où elle décéda dimanche à l’aube.
Voici l’heure du recueillement, l’évocation de sa vie qu’elle mena, tambour battant. Je me permets d’évoquer ici deux anecdotes.
La première constitue peut-être un de mes plus lointains souvenirs. Je devais être tout mioche, cinq ans peut-être, sais plus … Que s’était-il passé à la maison ? Avais-je fait enrager une de mes sœurs ou avais-je encore fait mon malin, toujours est-il que mon paternel m’avait envoyé bouler, style «  file dans ta chambre ! «. Je me vois encore, pleurant sur une marche des escaliers du premier. Et je vois Marcelle, bonne âme, qui était montée pour me consoler … J’entends encore sa voix et ses propos apaisants … Toujours est-il qu’elle me prit par la main et me ramena auprès des miens. Ouf, l’incident était clos. Merci, Marcelle !
Une autre. Fin des années ’80, nous avions été à une réunion des familles de la descendance des «  Nisen «, du côté de Bastogne. La journée avait été  agréable et également bien arrosée. Pour revenir sur Gouvy, nous étions dans la voiture de Tantine : maman, Marie des Voye-dî-Salm, parrain Louis, môa et Marcelle au volant. J’ai rarement vu quelqu’un qui sait faire autant de choses à la fois en conduisant une bagnole : fumer deux cigarettes en même temps, se moucher dans cinq Kleenex à la queue-leu-leu, tenter, tout en conduisant ,de ramasser ce fichu trousseau de clés qui est tombé par terre, et entre deux quintes de toux tonitruantes, faire tous les commentaires possibles et imaginables rapport à la journée de retrouvailles que nous avions vécu. Dieu sait pourquoi, mais Marcelle ne parvenait pas à rouler bien droit sur la chaussée et je me demande encore aujourd’hui comment nous avons pu échapper à un tonneau ou à une embardée de première ? Oufti ! A mon avis, ya des anges gardiens, par çi, par là ...
-------------------
Tante Marcelle avait son caractère et moi le mien. Mais nous avions, à tout bien réfléchir, plus de points communs qu’il n’y paraît à première vue. Tous deux célibatoches, sans enfant, par choix ; todi è voye (toujours en route), vous connaissez tous et toutes ses innombrables destinations, en toutes saisons : Turquie, Tunisie, Espagne, France, la Belgique du sud au nord, d’est en ouest, j’en passe et des meilleurs ; un goût – parfois immodéré, mea culpa ! – pour la dive bouteille (pécket, par exemple). C’est déjà pas mal.
Voici que, dans ma famille en tout cas, nous sommes de vrais orphelins à c’t’heure : plus de parents, plus d’oncle et la dernière tante vient de s’en aller.
Ouin ! Que veux-tu, m’fî : c’est la roue qui tourne !

Bon voyage, Marcelle !
-----------------------------------------------------

Extrait du livre « "Gouvy, 23 villages à découvrir au coeur de la Haute Ardenne", retrouvons ici la verve de not’ Marcelle


« J’avais 11 ans à l’époque, et j’étais déjà assez délurée; aussi, lorsqu’il y avait possibilité d’éviter la messe matinale et de la remplacer par une autre activité plus agréable, je ne manquais jamais l’occasion.
Durant les quatre longues années de guerre que nous venions de subir, les occupants allemands avaient, à plusieurs reprises, saisi une partie de notre troupeau de vaches et quelques porcs. Pour éviter que cela se reproduise, surtout en cette période de retraite mouvementée de l’ennemi, mon papa avait « caché » quelques vaches laitières dans une pâture, à l’écart des chemins fréquentés et dissimulées aux regards indiscrets par quelques rangées de sapins, aux alentours de Cherapont, non loin de la route de Rettigny.
Ce matin-là, vers 7 heures, je m’étais donc rendue dans la prairie pour aller traire le bétail, en compagnie de papa et de mon frère Louis. Alors que nous rentrions vers Gouvy, chargé de nos cruches, par un chemin détourné pour éviter d’éventuelles mauvaises rencontres, nous avons été brutalement surpris par un vacarme infernal, un indescriptible bruit de fin du monde, un tintamarre jamais encore entendu auparavant, plus violent que toutes les explosions dont nous avions malheureusement trop souvent fait notre quotidien. Le sol s’est mis à trembler violemment tandis qu’une étrange lueur semblait jaillir des bois du « Beuleu » avoisinant. « Couchez-vous », nous cria mon père effrayé. Nous nous jetâmes alors sur le sol, la tête cachée par les fanes des pommes de terres plantées à cet endroit. « Fameuse cachette, en vérité, nous étions bien protégés par ces légumes…». Alors que je me serrais contre mon père et mon frère, curiosité toute féminine, j’ai malgré tout eu le courage de jeter un petit coup d’oeil vers l’origine du vacarme. C’est alors que j’ai pu distinguer, dans une lueur éblouissante, accompagné d’un sifflement strident et assourdissant, un objet énorme et étrange qui s’éleva dans les airs puis disparut au loin.
Il faut dire que la veille, étrangement, alors que les troupes d’occupation se repliaient en direction de l’Allemagne, un convoi transportant une espèce de gigantesque échafaudage (j’apprendrai plus tard que c’était la rampe de lancement) et des tubes énormes, sur des camions soigneusement bâchés, avait traversé le village en provenance de Beho.
Quelques jours plus tard, en écoutant secrètement la Radio de Londres, nous avons appris qu’il s’agissait du lancement de fusées V2 en direction de Paris. Une seconde fusée est partie, du même endroit, vers 11 heures du matin et s’est écrasée, 5 minutes plus tard, à une vitesse de 8.500 kilomètres/heure, sur Maisons-Alfort, provoquant des dégâts considérables et tuant une quinzaine de personnes.
Qui aurait pu imaginer, en ce 8 septembre 1944, à 8 heures du matin, qu’une petite paysanne comme moi allait être une des rares privilégiées à assister au premier lancement opérationnel de ce qui est encore aujourd’hui considéré comme l’ancêtre des fusées spatiales. »
Marcelle Nissen, la petite fille de 1944, qui nous a narré ces évènements, est la dernière survivante ayant assisté au premier tir de la fusée V2 depuis le lieudit « le Beuleu ». Raymond Boulanger, exploitant du complexe touristique de Cherapont, a assisté, quant à lui, au lancement de 11 heures qui a frappé la petite ville française. Les évènements relatés ci-dessus ont été confirmés, en 1996, par l’armée allemande.

------------------------------------------

  N’oublions pas parrain Louis, le poète wallon , décédé lui en 1990 .
Bondjou’ , Parrain !


" Li grand feû "


Qwand l' samin.ne di d'vant, l' cwarème ariveût,

Tos lès gamins di mi âdje, sondjint â grand feû.

I parèt qu' si par mâleûr on l' rovyieût,

Oût di l'anée minme, one mahon do viyadje broûleût.

C'èst po çoula qu' lès djins èstint d'acwârd,

Si ça n' fiseût nin d' bin, ça n' fizache dja do twârd.

Ci côp la, on v'leût sorpasser lès otès-ans,

On s'î aveût mètou dispôye li dimègne di d'vant.

On l' freût co ol plèce qu'on l'aveût todi fé,

Pace qui d'la, on l' wèyeût bin di tos lès costés.

On ramassa avâ l' viadje, tot çou qu'i faleût,

Gn-a qui d'nint dès fagots, do strin, ou tot çou qui broûleût.

Dj'ènn-avint deûs grosses tchèdjes qu'on z-aveût rastrindou,

Èt gn'gn-aveût on spès broûyard qu'aveût duri tote djoû.

On distchèrdja tot ça, èt a fêt, on lès maç'neût,

On n'aveût jamês vèyou on si gros hopê qui gn-aveût.

Lès djins do viadje si d'mandint çou qui s' passeût bin.

Tot aveût l'êr qu'on comploteût, mès nouk ni vèyeût rin.

Li nut' ariveût, èt dji divnint bin nièrveûs,

Li broûyard ènn-aleût, èt nosse feû, on l' vièreût

Lès parints pôrint bin sèy fîrs di leus gamins,

Mès… On z-areût di qu' dès strins i gn-aveût bin brâmint !

L' momint èsteut v'ni d'aloumi, èt ça fout bin vite è trin,

On n'aveût mây vèyou parèy feû, d' vèye di djins.

Dji fourins bin fièsti, èt qwante côp rabrèssi, èt on z-ala dwarmi.

Mês l' landmin, qwand dji rivnins do scole, ça aveût bin candji.

Dj'atrapins one fameûse angueûlâde, pwîs coûtchi sins sopi.

On gos hopê d' fagots, one dimé môye di strin, c'èst çou qu' dj'avins hapi,

Dji vûdins nos tirlîres po payer tot çou qu' dj'avins brouli,

Èt l'an d'après, on n' djâza pus d' fé l' grand feû a Goûvî.

Louis Nisen, le 18/01/1980.

Glossaire :

Dispôye : depuis. / hapi : prendre. / hopê : tas. / maç'ni : mettre en tas. / mây : jamais. / môye : meule. / nouk : personne. / qwante : combien. / rastrinde : ranger, mettre en ordre. / rovyi : oublier. / strin : paille. / tchèdje : charge. / vèye / vie.

---------------------------

Les poèmes de Parrain Louis ici :

http://rifondou.walon.org/nisen_louis.html


dimanche 26 février 2012

Georges Simenon : " Betty "

  


Le premier chapitre est – sciemment – nébuleux. Et pour cause, Simenon nous décrit la dernière cuite (ivresse) de Betty. Cette jeune épouse a deux enfants mais son mari vient de la mettre à la porte (vous en découvrirez la raison). Elle a échoué au «  Trou «  un bar parisien et c’est Laure qui l’a accueilli dans son appartement. Petit à petit, nous découvrons les blessures de Betty qui se sent salie, du bout des cheveux jusqu’à la plante des pieds.
«  Ce n’est pas parce que mon mari m’a chassée, parce que les Etamble m’ont exclue du clan, de la famille, que je me suis mise à boire. Ce n’est pas non plus parce que j’ai vendu mes enfants. Je peux vous réciter le texte par cœur (…) »
 Une fois encore, une longue descente dans l’abîme. Ce roman est – tragiquement – féminin. Et vous l’avez deviné, il traite également de l’alcoolisme.

Extraits :
-   «  - Que t’a-t-elle dit encore ? « 
«  - Elle en a tant raconté que j’en oublie. Vois-tu, c’est une malheureuse. Elle passera         sa vie à courir après quelque chose sans jamais savoir quoi. « 
« - Elle a des yeux de bête perdue « 
« - Elle finira peut-être, comme un chien perdu, par trouver une bonne âme qui l’adoptera « 
-  A propos de Simenon : «  Pour l’atmosphère, le caractère, l’intensité, l’humour et par-dessus tout pour l’humanité et la connaissance de la masse pathétique et malheureuse (…) personne ne l’égale, personne. »
                     John Cowper Powys

mercredi 22 février 2012

Prendre les devants face à l'euthanasie




La mort est une maladie mortelle. De toute façon, tout le monde doit y passer. C’est tant pis, c’est tant mieux, ce n’est que justice,… comme vous voulez.
Chacun est, peu ou prou,  terrifié ou un tantinet angoissé à l’idée de savoir comment tout cela se déroulera. De préférence, nous souhaitons tous et toutes, et tant qu’à faire, de ne pas terminer comme un légume pendant des décennies ou que l’on s’acharne à vous maintenir en vie à l’insu de votre plein gré. En Belgique, nous avons la possibilité d’avoir recours à l’euthanasie. Le mieux est de remplir un document ad-hoc que vous pouvez trouver à l’administration communale, et il faut faire la démarche. Ainsi, je me suis rendu à la mairie du quartier Sainte-Marguerite à Lîdge . En illustration, vous pouvez voir la première des quatres pages que l’on vous donnera à remplir (ce qui ne présente pas trop de difficultés).
Rappel de la loi belge :

mardi 21 février 2012

Georges Simenon : " Les demoiselles de Concarneau "



Les Guérec de Concarneau tiennent une épicerie près du port ;  ils possèdent également trois bateaux et ont certainement quelques économies … La famille se compose de Françoise, Céline, Marthe et Jules. Les trois sœurs surveillent leur frère qui aurait un peu trop tendance à se livrer à des activités pas très catholiques, à savoir, par exemple, fréquenter ces femmes dont la spécificité (entre autres) est d’apostropher des  hommes inconnus dans la rue. Puis Jules aime aussi boire (en cachette). Un jour, il est confronté à un tragique accident de la route. Céline, tout particulièrement, va découvrir ce secret que leur frère cache depuis quelques temps – sans compter que notre homme vient subitement de tomber amoureux de Marie Papin qui n’a absolument pas sa place dans la famille -. Les sœurs vont tout faire pour protéger le frangin et l’honneur familial. La fin du roman nous décrit un long naufrage assez impressionnant, le prix à payer.

Histoire bien ficelée et agréable à lire !

samedi 18 février 2012

Jacques Izoard : " Osmose perpétuelle "



Quatre entretiens avec le poète liégeois, Jacques Izoard qui nous parle de poésie, bien entendu, mais aussi de la vie de tous les jours, de ses fascinations et de la ville de Liège (par et pour laquelle il est également fasciné).
Voici quelques extraits de ce petit ouvrage. Merci aux Editions de l’Atelier de l’agneau. A signaler que les œuvres complètes de Jacques Izoard ont été publiées aux Editions de la Différence.

Extraits :

-  (…) Je pense qu’il est difficile d’écrire ou de vivre dans un lieu, sans voir ce lieu, sans le connaître, et c’est pour cela que je peux dire qu’il y a, entre la ville de Liège et mon travail d’écriture une sorte d’osmose perpétuelle. (…) On est imprégné dans l’endroit dans lequel on vit, et cela transparaît à tous moments dans les textes que l’on écrit, dans les textes que l’on produit, qu’on le veuille ou non !
Parfois, c’est tout à fait délibéré ; je me dis que je vais parler clairement de quelque chose de la ville … J’ai écrit ainsi une série de textes où il est surtout question des escaliers de Liège : il y a à Liège, beaucoup d’escaliers amusants, qui vont un peu dans tous les sens, du fait que la ville est entourée de collines ! Il est difficile de faire de longues promenades sans passer fatalement par certains escaliers à Liège. (…)
-  Mon père était instituteur et il n’y avait quasi pas de bibliothèque, sinon de manière un peu quelconque et très peu de livres. Mais, paradoxalement, non, pas paradoxalement, mais d’autre part, si je puis dire, mon père, tous les soirs me racontait des histoires, des contes, etc. Et ça, je dois dire qu’à ce moment-là, donc très jeune déjà, ça a nourri un peu, même beaucoup, mon imaginaire, le fait de ces histoires du soir avant d’aller dormir. (…)
-   Mais dans les écoles où j’ai donné cours pendant très longtemps – beaucoup trop longtemps – pendant quarante ans donc, de 1960 à 2000. Là-bas, évidemment, j’essayais un peu de … pas distiller la poésie, de l’instiller, au goutte à goutte. C’est quelle méthode ça ? La méthode homéopathique, oui. J’essayais une méthode homéopathique pour essayer de sensibiliser les étudiants. C’est pour cela qu’au début de chaque heure, j’avais inventé la notion de poème du jour. Il y a bien le potage du jour, pourquoi pas le poème du jour … Et déjà, ça était intéressant. Parce que les élèves avant le cours de français disaient «  Ah ! Il va lire le poème du jour ! », » Monsieur, n’oubliez pas le poème du jour ! « (…)
-  Rue Haute-Sauvenière ah, oui, les bordures des trottoirs de la rue Haute-Sauvenière sont exceptionnelles, ils sont en porphyre rouge. Quand j’ai des amis, que je monte, que je descends la rue Haute-Sauvenière, je frotte un peu avec de la salive le trottoir parce qu’ils sont souvent sales, alors on voit apparaître le porphyre rouge étoilé, c’est magnifique et il n’y a que dans cette rue-là qu’il ya des bordures en…


---------------------------
* Interview de Jacques Izoard par Alain Dartevelle :
http://boriseloi.be/n1/izoard.html

* Le texte " Petites merveilles, poings levés " en ligne :

http://www.larevuetoudi.org/fr/story/petites-merveilles-poings-lev%C3%A9s

vendredi 17 février 2012

René Henoumont : " Un oiseau pour le chat "



René Henoumont est certainement un des écrivains les plus populaires de Belgique francophone. Il est wallon, plus singulièrement d’origine liégeoise , aime  chanter sa ville, sa province. «  Un oiseau pour le chat «  est probablement le plus connu de ses vingt ouvrages. C’est l’histoire de Henri-Léon, né à Herstal ( comme Charlemagne ! ), villette tout près de Liège. L’autobiographie –romancée comporte trois parties : l’enfance liégeoise mais également la découverte de l’Ardenne tout proche, avec plus particulièrement les localités comme Filot et Hamoir. Ensuite ses années de lycéen, à l’athénée, et ses premiers amours. Et enfin les semaines d’exode en France, fuyant l’avancée de l’armée allemande en mai-juin 1940.
Henoumont nous décrit de nombreux personnages, hauts en couleur, comme le grand-père Crohimont, l’oncle Valère , Paulin et Lulu la rouquine ; sa meilleure amie, Lorraine ; madame Didine, qui tient un café impasse du Paradis ; la notairesse madame Raymonde et la très mystérieuse Favor qui grimpe sur les plus hauts sommets des Pyrénées …
Cette délicieuse épopée est truffée de mots et d’expressions wallonnes dont la traduction se trouve directement dans le récit, entre parenthèses ( c’est plus mieux qu’en bas de pages vu qu’ il y en a beaucoup et pour la lecture aussi ).
Sachez enfin qu’Henri-Léon aime la chasse et que la pèche est sa passion ( ce qui ne constitue pas spécialement mes tasses de thé, mais bon-bref autrement c’est extra ! ).


Extrait :

- J’ai dix-huit ans. Je rêvais de Canada, d’Amazonie, d’Afrique, du Far West. Je sais allumer un feu de bois avec trois allumettes, même sous la pluie. Je connais le nom des plantes et de tout ce qui vole et bouge dans les bois de mon pays. J’ai lu Jack London, Erckmann-Chatrian , Mayne-Reid, Jules Vernes, Genevois, Daudet … Je suis lycéen, mobilisable et puceau. Je n’avais jamais quitté mon pays de Liège. Me voici à l’autre bout de la France, presque en Espagne. Huit jours de bécane, trois jours en train. J’ai été mitraillé et bombardé. J’ai eu faim et soif et très peur. J’ai frappé à des portes qui se sont ouvertes pour nous accueillir, parfois pour nous lâcher les chiens au cul, parfois pour nous offrir un lit ou la paille de la grange…

Les demis de Maigret

Les demis de Maigret

Georges Simenon


Une des questions qu'on m'a posées le plus souvent et à laquelle, au début, je ne trouvais guère de réponse satisfaisante, est:

— Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?

Car Maigret est né dans une campagne de France qui produit un agréable petit vin blanc et vit ordinairement à Paris où les apéritifs sont à l'honneur.

La plupart du temps, je répondais:

— Le voyez-vous boire de la menthe verte, ou de l'anisette ?

C'est une erreur de croire qu'un auteur décide délibérément que son personnage sera bâti de telle ou telle facon, aura tel ou tel goût. La création d'un personnage est une chose quelque peu mystérieuse, qui se passe pour la plus grande part dans le subconscient.

Pour être tout à fait franc, j'aurais pu dire:

— Il boit de la bière parce qu'il ne peut faire autrement que boire de la bière. Pourquoi avez-vous le nez long, vous ? Et pourquoi mangez-vous des pommes frites à la plupart des repas ?

Or, je suis allé récemment à Liège, pour un trop bref séjour, malheureusement. Mais cette brièveté n'a été qu'apparente. En effet, pendant les semaines, les mois qui suivirent, mille détails enfouis au plus profond de ma mémoire se mirent à remonter à la surface.

Par exemple, j'ai revu la rue de l'Official, où la bonne vieille Gazette de Liège possédait ses bureaux au temps où j'étais un jeune reporter. J'ai revu la Violette, où je me rendais presque quotidiennement, et les locaux du commissariat central.

A cause de cela, par la suite, de retour ici, il m'est arrivé de refaire les chemins que le jeune homme en imperméable beige faisait jadis.

— Tiens! Vers midi, il m'arrivait de m'arrêter à tel endroit... A cinq heures de l'après-midi, presque chaque jour, de rencontrer un ami à tel autre.

Trois endroits en tout, que j'avais presque oubliés, mais que je revois aujourd'hui avec une précision photographique et dont, même, je retrouve l'odeur.

Trois endroits, comme par hasard, où j'allais boire de la bière.

L'un était un café, dans le bas de la Haute-Sauvenière, un café calme et propre où ne fréquentaient que des habitués, j'allais dire des initiés, et, pour la plupart, ils avaient, dans une armoire vitrée, leur verre personnel, marqué à leur chiffre, de beaux verres à pied de la contenance d'un litre dans lesquels on dégustait avec respect de la bière limpide.

Le rendez-vous de cinq heures, c'était dans un autre café, non loin de là, juste de l'autre côté du Théâtre Royal, le Café de la Bourse, où les clients, toujours les mêmes, aux mêmes tables de marbre, jouaient aux cartes ou au jaquet et où le patron, le matin, en bras de chemise, passait plus d'une heure a nettoyer avec amour la tuyauterie de sa pompe à bière. C'est lui qui, un jour, m'expliqua l'importance de cette opération, qu'il ne confiait à aucun de ses garçons.

Le troisième endroit... Ma foi, c'était à l'ombre de l'Hôtel de Ville, une pièce sombre, en contrebas, que le passant avait peu de chance de remarquer et où il n'y avait jamais plus de deux ou trois personnel à la fois. La bière y était servie par une femme blonde et forte sortie d'un tableau de Rubens qui s'asseyait à votre table et buvait avec vous en riant d'un bon rire indulgent à vos plaisanteries. Cela n'allait pas plus loin, d'ailleurs. Et c'était la compagne idéale pour vous aider à savourer un demi bien tiré.

Pourquoi Maigret boit-il de la bière ?

Je crois que ces trois images fournissent la réponse à la question et je n'y aurais sans doute jamais pensé sans mon récent voyage et sans le souper inoubliable que j'y ai fait, avec mes confrères, dans une sorte de sanctuaire de la bière, la Brasserie Piedbœuf, à Jupille, où j'ai retrouvé, non seulement mes vieux amis de jadis, mais les jeunes qui sont venus ensuite, en même temps que cette bonne odeur de bière fraîche qui reste pour moi comme l'odeur de la Belgique.

Georges Simenon,
Lakeville, Connecticut,
le 3 janvier 1953.

jeudi 9 février 2012

Georges Simenon : " Maigret à l'école "



Monsieur Gastin, instituteur dans un petit village côtier tout près de La Rochelle vient trouver  Maigret. L’homme est aux abois car on l’accuse d’avoir tué, à la carabine 22 long, Léonie Birard, une méchante femme détestée par toute la population. Le commissaire décide d’aller faire un tout sur place et de mener une enquête parallèle. Enquête savoureuse et palpitante jusqu’à la fin. Le prétexte est une fois de plus bien approprié pour Simenon qui excelle, comme à l’accoutumée, à dépeindre certains habitants du village : le tenancier de l’auberge, sa compagne, l’adjoint au maire, le boucher, le médecin, … tout un petit monde avec ses secrets, ses part d’ombre. Sans oublier les enfants qui forment un microcosme mais où on devine déjà ce qu’ils seront quelques années plus tard. Les amitiés, les inimitiés, les rancœurs souvent effrayantes.
Se lit avec délectation !

Extraits :
-  Si vous aviez été médecin de campagne pendant vingt-deux ans, vous seriez comme moi. Tout ce qui les intéresse, c’est de gagner de l’argent, de le transformer en or, de mettre l’or dans des bouteilles et d’enterrer les bouteilles dans leur jardin. Même quand ils sont malades ou blessés, il faut que ça paie.

mardi 7 février 2012

Roland Topor : " Vaches Noires "




Un grand plaisir que la lecture de ces 33 nouvelles inédites. Un Topor à la fois comique, acerbe, cruel, un rien parano, maniant l’humour noir, comme de la crème brûlée avec un arrière goût de mort- aux- rats (très dangereux la mort- aux- rats !). Ou alors vous préférez un peu de grotesque, du décalé, du sexe peu conventionnel… y a qu’à demander.
J’ai tout particulièrement apprécié : vaches noires- la terreur est dans l’escalier-le temps-saleté de répondeur- l’argent qu’est-ce ?- journal intime –je ne suis pas drôle – quand je serai grand, je serai vieux – le goût salé de la vie,…
Méfiez-vous tout de même de Topor. Ainsi, s’il vous invite à venir boire quelques whiskies dans un bistrot mal-famé, quand vous sortirez, faites attention : bien poliment (c’est déjà louche !), il vous laissera passer le premier, mais faites gaffe au croche-pied ! D’ailleurs, ne l’entendez-vous pas ricaner, là, blotti dans un coin obscur ? On ne se méfie jamais assez d’un Topor !

Extraits :
-  La triste condition humaine ne nous laisse aucune illusion à ce sujet. Notre but final commun est la terre, puisque la mort se trouve inscrite comme une adresse dans nos gènes.
-  C’est à force de parler et de penser que le temps s’envole. Les pierres doivent trouver le temps long.

lundi 6 février 2012

Georges Simenon : " Faubourg "




Peut-on, après avoir mené une vie d’aventurier, revenir dans sa ville natale, tenter d’oublier un passé pas toujours glorieux, devenir un bon bourgeois, si pas respectable tout au moins respecté ? La réponse est sans doute affirmative mais pas pour René Chevalier, le héros qui nous intéresse ici.
Ecrit en 1937, on dirait que Simenon règle les comptes avec son propre passé. En effet, la particularité de ce roman réside dans le fait qu’il est truffé de souvenirs d’enfance de l’auteur ; anecdotes à peine voilées qui concernent sa mère, son père, oncles et tantes, les dimanches à la campagne, lieux de Liège dont la place du Marché au Fromages, l’église Saint-Denis, …
Vous trouverez un résumé à la quatrième de couverture en cliquant sur l’image.
Très agréable à lire. Coule comme une source ou un bon film au ciné.

dimanche 5 février 2012

Louis-Paul Astraud " Gustave Flaubert à 20 ans "



Gustave Flaubert fut un adolescent assez bien de sa personne. «  C’était un grand blond, aux épaules larges et solides malgré la finesse de sa taille. Ses yeux sont immenses, et d’un vert profond, foncé, tirant sur le bleu. Il mesure 1,81m, ce qui fait de lui un géant dépassant d’une tête la plupart des hommes de son temps. »
Très tôt il sait ce qu’il veut : devenir dramaturge et certainement pas médecin-chirurgien comme son père ou homme de Droit. A part un voyage dans le sud de la France, en Corse et un séjour de quelques semaines en Orient, il restera casanier toute sa vie. «  En effet, très vite, il adopte le rythme de travail qu’il gardera pour le reste de sa vie : écrire ou se documenter sur ses sujets, huit à dix heures par jour. »
 Signalons quelques autres moments importants de son adolescence de révolté, d’ »Hindigné «, comme il aime à dire : amitié avec Maxime Du Camp, son affection pour son père, sa sœur Caroline, amour platonique avec Elisa Schlesinger et une crise nerveuse qui sera décisive dans son destin.
Une bien intéressante collection que ces « …  à vingt ans «

Extraits :
-  C’est que Flaubert réfréna volontairement sa faculté d’écrire vite, sous le coup de l’imagination, pour s’accorder le temps de retravailler sa phrase, prenant parfois plusieurs heures pour déplacer un mot ou supprimer un verbe.
-  C’est que les parents Flaubert perdirent trois enfants en bas âge. (…) Le troisième, Jules, est mort à trois ans alors que Gustave avait six mois. Lui-même n’était pas un nourrisson en bonne santé. Son père fit creuser sa tombe en même temps que celle de son frère.

vendredi 3 février 2012

Ca caille aussi pour les S.D.F.


Cliquez sur le texte pour l'agrandir


Cliquez sur le texte pour l'agrandir


A vot' bon coeur, m'sieurs-dames ! Merci !

Articles extraits du journal " La Meuse dî Lidge "

jeudi 2 février 2012

Muriel Cerf : " L'Antivoyage "




Véritable poème en prose du parcours initiatique de l’auteur en Inde et en Orient. Bombay, Népal –Katmandou-, Calcutta, Sikkim, Bangkok, Penang, Singapour.
Elle, Muriel, femme d’une vingtaine d’année, jolie, 38 kg toute habillée, a suivi avec passion les cours de l’Ecole du Louvre-Paris. «  Moi la petite fille froide comme une Anglaise et imperméable aux charmes de la vie familiale, douceur du foyer repos des chaumières et autres «.
Difficile, effectivement de tenter un résumé d’un poème. Car c’est bien de cela dont il s’agit ici,  n’est-ce pas. ..L’auteur le dit elle-même : «  J’écris 250 ou 400 pages de poésie et puis j’indique : roman, pour que cela se vende ! «. Et ses lecteurs approuvent.
 Alors, tentons le coup des mots-clés : description d’une mourante, d’un homme riche, mécène mais pouilleux – fillettes népalaises- visons de Katmandou – Coulino, une des ses compagnes de voyage «  l’Anglaise ressemblait plutôt à un renard des sables, museau de fennec, sous une prodigieuse tignasse de négresse rousse, sourire de vampire découvrant de drôles de petites canines pointues, pas de seins et la peau blanche à flamber sous le soleil des Tropiques. « - l’Américain, Marcel, Mazarin, le Duc, monsieur Lo – sacrifice des chèvres et des coqs – miracle de courte durée – deux gamines au casino –Calcutta – descente aux enfers, la gadoue et la fièvre – les Bouddhas- le 14 juillet à Bangkok – ménage à trois, …
Voila plus de trente ans que je tombe sous le charme et je compte bien me laisser à nouveau envahir par ces prodigieux poèmes – qui sont tout a fait accessibles, pour preuve ! -.
Un style à la fois précieux et cru.
«  L’Antivoyage «, le livre-culte de la post beat-generation.

 Extraits :
-  Les ressources infinies d’un corps de vingt ans, je ne les connais pas encore, j’apprendrai plus tard grâce au mien qu’on peut être cassé en deux, en miettes, broyé par la mousson et les amibes, déchiré par un chagrin d’amour, et survivre, et continuer la route, et boire du champagne à Bangkok, que tout est possible si on a confiance.
-  Plus je les regarde ces gamines népalaises, plus je les trouve belles. J’aime en bloc leur petit front têtu, leurs cheveux noirs coupés au carré, leur type incertain, mi-mongols, mi-chinois, leur petit mufle de chat, leurs joues rondes, leur nez minuscule, le jaune bronzé de leur peau et leurs corps de femmes miniatures.
-  (à propos de la photo) (…) ils shottent avec leur Nikon quelques paysannes aux seins nus, quelques danses dans les temples organisées pour eux, et repartent illico vers leur prochain stop, gavés d’images qu’ils croient avoir fixées sur leurs pellicule. Impossible. On ne fixe rien, d’une procession autour d’un stûpa, ni d’une danse balinaise, du moins pas de cette façon-là. Rien à voir avec du surgelé, ça ne se réchauffe pas pour être reconsommé après coup.
-  Ici en Europe, la vieille tradition mâle-qui-nourrit-sa-femelle se fait immédiatement, jamais personne n’est tombé amoureux de mon petit nez sans m’emmener immédiatement au restaurant comme si je souffrais de carences alimentaires graves, et je ne crois pas que ce soit par pur souci des convenances, parce qu’on ne propose pas le lit tout de suite. Il y a plus, ça plonge directement aux racines de l’homme-singe.
-  A Buddhanilkantha, Vishnu couché sur le serpent d’éternité dort depuis des milliards d’années, jusqu’à la prochaine création du monde, quand Brahma surgira de son nombril au bout d’une tige de lotus et bâtira un nouvel univers.

-  J’ai vu Devi l’épouse de Civa laver sa culotte dans les fontaines de Katmandou, Kâli la noire s’épouiller avec la minutie d’une mère babouin, Radhâ la bergère chiquer le bétel et cracher par terre des jets de salive rouges, les bayadères d’Anghor continuer leur ronde déhanchée à Bangkok le long de Patpong Road et faire le tapin à Klong Toï, j’ai filé cent baths à Lakshimi sortie de sa mer de lait pour me masser le dos au Takara Palace, j’ai croisé le fatal regard de la princesse Sita parmi les beautés en cage d’un bordel de Bombay, les apsaras de Khajurâho ont dansé rien que pour moi et j’ai pénétré dans le gynécée de Siddhârtha avant qu’il ne devienne Bouddha quand il veillait encore sur le sommeil de ses femmes.

---------------------------
En illustration audio, la rencontre de Muriel Cerf avec Jacques Chancel lors d’une Radioscopie ( dont je me souviens comme si c’était .. avant-hier ), le 24 décembre 1979. Magnifique ! :

- son site ou en tout cas le site qui lui est consacré :

http://www.murielcerf.com/

- la page facebook qui lui est consacrée :