" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

jeudi 29 mars 2012

Une vie à Saint-Pholien en 1972 ( Lîdge )



Surtout avec le recul, un très spitant film documentaire tourné par la Rtb en 1972 – mon ami Jacques R.fit partie de l’équipe -. On se retrouve plongé, immergé dans un tout autre monde, déjà, alors que 40 années seulement nous en séparent. Le choc est impressionnant.
D’où sort donc cette veille dame d’un autre âge, figée sur le pas de la porte et qui semble attendre …quoi ?
Charmante cette gamine sportive qui court en quête d’une pomme d’amour…
Délicieux ces vieux indigènes du pays qui devisent sur le bon temps jadis, et en wallon èco.Avou on accint lîîdjeu pur-porc, pur-jus, à couper au couteau. On y cause de boudin noir, de kip-kap, des voyous de Saint-Léonôôôrrrd, causettes scandées par un air d’accordéon (plus nostalgique, tu meurs, hein m’fî .)
Quénne margaille à D'ju d'la, tî ! Sais-tu bien quoi? Paraît qu'il y a deux Tchantchès ... Quel est le bon ?
Ah ! Ce bon père Prosper, sa verve, sa voix à nulle austre pareille, un instant ressuscité. Et ces enfants qui l’écoutent, l’entourent avec respect… E con’e fèye pô nin l’roûvy !
Le frère Alfred, lui, il m’effraie un peu avec ses ingurgitations (ouch, bondjou li stoumac, hein valet !), ses exhortations mais on est quand même bien content de revoir sa tronche.
Dis ! Des pareils on n’en fait plus.
Quénne affaire à Lîdge, ti, oufti !


La vidéo:

Et la version complète (55 minutes), les jours de Saint-Pholien: 

mardi 27 mars 2012

Jean Jour : " Un gamin d'Outremeuse " 1- La fenêtre sur le quai





La lecture du premier volume de «  Un gamin d’Outremeuse «,  signé par Jean Jour, fut une réelle excellente surprise. Faut dire que j’adore les romans dans laquelle on parle de Liège et ici, on est comblé. Car le gamin est certes d’Outremeuse –ses premiers pas se feront Place St-Pholien,  Chaussée des-Prés, Puits-en-Sock - mais il appartient et voyage également dans toute la Cité ardente : son nouveau quartier qui part du quai de la Ribuée ( vous savez où il se situe, ce quai ? ), en Neuvice, en Féronstrée, la rue St-Léopold ; puis la place St-Lambert, Ste-Véronique, Ste-Walburge ( y en a des saints à Lîdge, oufti ! ), Vottem,…
Par la même occasion, on re-découvre  les noms des magasins, des bistrots de l’époque, leurs caractères (quel régal !). Clins d’yeux nostalgiques …
Lui, c’est François Willin, - dit Tchantchès bien sûr, Kroumir
ou Fifi, c’est selon - né en 1938, qui va connaître, dans ce premier volume, la guerre, l’occupation allemande et la libération. L’histoire de ses parents aussi, oncles et tantes, des servantes, des premiers émois sensuels d’enfant…
 Le ton est juste, coloré, lumineux, avec des odeurs, truffé de mots wallons, l’histoire coule de source, sans rupture, volontaire (comme François) puis tumultueux comme la Meuse.
Et puis François se pose des tas de questions à propos de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, de ce qu’il ressent. Des interrogations qu’il se pose dans sa tête mais aussi dans le texte - ?- . Des pourquoi.
Un livre chatoyant, coloré, odorant où l’on ne s’ennuie pas une seconde. Et puis il y a de l’humour, plein. Et du liégeois même. Oufti !
Un incontournable, si vous aimez Lîdge !



Extraits :
- Cette Cage-aux-Lions (*) a été ainsi baptisée pour les panneaux bariolés qu’on y a installés depuis que trois gosses, jaillissant en trombe de la ruelle (de Roture), s’étaient jetés contre un tram qui surgissait à ce moment-là.
(* voir la photo de la couverture)

-  Céline est une femme de la ville, qui aime les plaisirs citadins, les rencontres, le monde, l’amusement pour l’amusement. Agnès est restée la fille de Looz, la Flamande du plat pays. Elle a peur  de tout, des microbes, des insectes qui piquent, de la foule, des rencontres dangereuses, de la nuit, de la rue … Elle se sent bien entre ses casseroles, ses balais et ses lessives.

-  (à propos de l’église Ste-Catherine)
 Elle s’agenouille sur une des confortables chaises basses au dossier haut. Il a bien essayé d’imiter sa mère, mais il ne tolère pas la morsure de la paille qui raie ses genoux et il refuse cette douleur inutile. Agnès lui retourne la chaise et il s’y assoit en regardant le chœur où scintille un lumignon écarlate. Il paraît que c’est le cœur de Jésus, qui voit tout, qui sait tout, qui ne dit jamais rien.

-  Mais ce qui retient l’attention, c’est la statuette sur le coin de comptoir : un négrillon en robe écarlate, un panier jaune entre les jambes. C’est une tirelire et lorsqu’on y glisse une pièce, le négrillon hilare hoche la tête pour dire merci.

-  Quand elle le délivre enfin et le laisse retourner à ses jeux, il est tellement assommé qu’il va se coller le front au carreau de la fenêtre pour se laver le regard dans le fleuve.


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En illustration une interview de six minutes de Jean Jour sur RTC télé Liège, ici   :


http://www.rtc.be/content/view/750780/271/

et encore une autre ici :

http://www.rtc.be/content/view/8797/



lundi 26 mars 2012

Jean Jour : " Personnages populaires liégeois "

En 1980, le journaliste  et romancier Jean Jour a publié ce singulier ouvrage, si capital pour les Liégeois – qu’ils soient principautaires ou aspirants - : «  Personnages populaires liégeois «. Avec l’autorisation de l’auteur, je me permets d’en retranscrire, ici, des extraits. Ce qui pourra peut-être éclairer la lanterne de certains internautes qui chercheraient des informations sur ces saisissantes figures de légendes liégeoises qui, pour le moins, ne manquaient pas d’un certain charisme.
Sur les plus de cinquante personnages que Jean Jour a décrits dans son ouvrage, j’en ai sélectionné, assez subjectivement,  huit d’entre eux
Un grand merci donc à Jean Jour, au photographe Michel Borguet et aux éditions Libro-sciences de Bruxelles. Le livre est hélas épuisé mais vous pourrez peut-être le dénicher dans une brocante ou chez un bouquiniste ( comme bibi qui l’a trouvé dans une foire aux livres à Sainte-Walburge, oufti ! )


NARENE-DI-BOURE
« Celui qu’on allait appeler Narène-di-Boûre naquit rue Montagne-Sainte-Walburge, mais très vite, ses parents se transplantèrent en Outremeuse : St-Pholien, Beauregard, Roture, deviendraient les lieux résidentiels de Théodore Janssen, né de parents hollandais en 1861.
Janssen fils ne manquait pas d’instruction mais il préféra exercer trente-six métiers avant de trouver celui qui lui convenait le mieux : marchand de pantins. Pendant des années, il courut ainsi les foires et les marchés, mais il s’installait surtout, à la bonne saison, place St-Lambert où il proposait ses marionnettes aux badauds.
Son surnom lui était venu d’un tic : comme il était très gourmand, lorsqu’il faisait ses courses, il choisissait toujours le meilleur café et le beurre de noisette. Lorsqu’il  le réclamait, il passait machinalement la paume sur son nez, retroussant un organe déjà enviable, comme s’il humait anticipativement le bon beurre qu’on allait lui servir.
( …)
En mai 1915, poussé par les étudiants et le journal Liège Universitaire, Narène-di-Boûre se retrouva candidat sur la liste numéro N°5. Son programme était simple mais sensé : le suffrage universel et la pension de retraite aux travailleurs. Si l’on crut à une plaisanterie, il fallut tout de même bien enregistrer les 1534 voix que Janssen recueillit pour son Parti Wallon. C’était insuffisant toutefois pour lui permettre d’obtenir un siège.
(…)
Il fut interné à Cadillac (France) en 1932 et y mourut quatre ans plus tard sans avoir recouvré ses esprits. »
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JOSEPH LE NEGRE
« On sait peu de chose sur Joseph le Nègre. Authentique Africain, il s’appelait Joseph Maringa et il avait, dit-on, regagné l’Europe avec d’anciens coloniaux qui l’avaient eu à son service.
Il était de toutes les manifestations patriotiques, précédant parfois les officiels, vêtu d’une redingote noire sur laquelle il arborait une multitude de décorations. Son pas lent, son air digne, son sourire éclatant, le rendaient sympathique à la population. Il était toujours vêtu, avec grande correction, d’habits un peu surannés mais impeccables. En réalité, Joseph le Nègre avait effectivement participé aux deux guerres mondiales et ses décorations étaient on ne peut plus authentiques. Au cours de la seconde guerre, il avait fait partie de l’Armée Blanche. Il en était naturellement … le seul Noir !
Dans les années 1960, on le vit de moins en moins parcourir les rues du centre comme s’il foulait un tapis précieux déroulé sur les trottoirs. Il devait mourir au Valdor vers 1965, dans la solitude et le dénuement. »
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L’ARCHANGE GABRIEL
« Originaire du Luxembourg, Yvon Gabriel s’était entiché de la Cité Ardente où il vint lancer, dans les années ’55, plusieurs établissements donc aucun n’échoua, qu’il propulsa sur la rampe du succès … pour les abandonner tout aussitôt après. Il fut le premier, en Chèravoie, artère alors réservée aux filles dites publiques, à oser établir un restaurant pittoresque et de bonne tenue, La côte à l’os, dont les murs servaient en même temps de cimaises aux jeunes peintres désargentés et en qui Gabriel croyait. Bon nombre d’entre eux, figurant à présent au Who’s who de Liège, lui doivent d’avoir pu montrer en public leurs premières œuvres. Citons quelques noms d’établissements qu’il lança en Roture : le Candide d’abord un simple bistrot qui devint un restaurant pour une clientèle de plus en plus sélectionnée ; le Roturier puis le Rotury Club, le Lion Dodu, le bistroquet L’Ane Rouge.
(…)
Ce «  fou de génie «  comme l’appelaient ses amis, véritable Père de Roture, devait mettre fin à ses jours en 1979. Il était âgé d’une cinquantaine d’années. »
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                                                   Popol et Titine

FRANCOIS RENARD DIT POPOL
« François Renard naquit au quartier St-Léonard, en 1907, d’une mère coiffeuse et d’un père qui travaillait au music hall. Après son service militaire, il reprit le salon de coiffure maternel, mais décida d’émigrer à Bruxelles quand il perdit sa mère. Il ouvrit un autre salon que son frère devait reprendre en 1945.
Mais le démon des planches travaillait François Renard bien avant son départ pour la capitale. Dans les années ’35, il avait démarré au cabaret des Deux Fontaines, rue Haute-Sauvenière : il y donnait en wallon des pots-pourris de refrains à la mode. Encouragé par ses succès, il créa au début de la guerre, le cabaret L’âgne qui tchoûle. IL suscitait le rire autant par ses bons mots wallons que par ses pantomimes à la Buster Keaton. On l’avait surnommé, «  l’homme qui ne rit jamais «.
De retour à Liège en 1947, François Renard reprit un cabaret, Les Branquignols, puis Les Troubadours. Il donnait également des sketches à la radio et dans les réfectoires d’usines de la région, à l’heure de table. Il créa le personnage de Popol, ce «  sale gamin de merde «  qui fait enrager tout le monde par ses répliques mal venues.
Désireux d’avoir sa propre salle, en 1956 il partit s’établir à Esneux où il reprit le cinéma Le Kusaal. Les bonnes saisons devait lui amener dans les quatre cents cars et, certains dimanches, parfois une quinzaine d’entre eux encombraient la petite esplanade d’Esneux. La renommée de Popol n’était plus à faire. Il enregistra plusieurs disques.
(…)
Cet amuseur au visage poupin, à la merveilleuse chevelure ondulée, aux lèvres étirées dans l’esquisse d’un sourire, est mort à l’âge de septante-deux ans en février 1980. »
Voici deux sketches :
-  Lettre de Popol :
-  Djozef à mess :
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                                             Frère Alfred, haranguant les étudiants rue Pont-d'île

FRERE ALFRED

« Alfred Beaujean naquit à Clermont-sous-Huy en 1907. Il connaîtrait la renommée à Liège sous le nom de Frère Alfred, créateur de la philosophie vitaliste.
Une enfance studieuse lui laissa le goût de l’étude et de la lecture, mais néanmoins il passait d’un métier au suivant, au gré de ses humeurs. Il fut cordonnier, maçon, magasinier, boucher, charcutier, friturier. Dès 1951, il allait devenir une sorte de héraut des vagabonds, hantant les salles de rédaction des journaux pour y faire connaître ses idées philosophiques.
(…)
 En 1959, il lança une feuille intitulée Monde Nouveau. Elle fut aussi éphémère que le petit journal qu’il avait projeté deux ans auparavant : La Feuille périodique des disparus. Dans l’un comme dans l’autre, il s’efforçait de vulgariser une philosophie fort personnelle qui, sur un fond de mysticisme simplet et naïf, faisait appel à un certain bon sens dans la manière de se nourrir.
(…)
 Surnommé Frère Alfred par les étudiants, il devint leur mascotte et leur porte-paroles. Ses «  conférences salades-marathons » qui duraient parfois deux tours d’horloge, lui valurent par son bagout et son entrain l’estime et la sympathie des bohèmes de la cité.
En général, il siégeait au pied de la Vierge Delcour, place Cathédrale, apostrophait le badaud, faisait s’agglutiner les curieux et donnait la répartie aux étudiants qui le harcelaient de questions. Il exécutait sur place des démonstrations d’alimentation céréalienne, croquant de la salade ou des légumes, de céréales et du pain bis. Il était, en effet, l’ennemi juré du pain blanc, porteur de tous les maux, affirmait-il.
(…)
En 1962, il reçut le titre de «  conférencier officiel «  de St-Pholien-des-Prés. Il logeait alors dans la vieille bâtisse qui allait devenir L’Ane Rouge, rue des Ecoliers. Ignorant le savon, le peigne et le rasoir, Frère Alfred – qu’on sentait venir de loin – finit par se laisser tenter par la politique. En 1964, brandissant le fanion violet du Vitalisme, il s’inscrivit sur les listes communales au nom du Parti vitaliste wallon. Les étudiants le soutinrent et il obtint plus d’un millier de voix. A quelques près, on aurait eu le plaisir de l’entendre déclamer ses théories sur les bancs du conseil communal.
Quelques dix ans plus tard, en 1973, Frère Alfred mourut au cours d’un mois de novembre glacial. Seule une poignée de fidèles suivit son cercueil sous les premières neiges d’hiver. »

-  Une merveilleuse vidéo «  La vie à Saint-Pholien « 1972, avec entre autres Frère Alfred et Père Prosper :
- Frère Alfred en pleine démonstration :
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LE PERE PROSPER
« Drôle de bonhomme que ce Père Prosper, un octogénaire qu’on a commencé à voir circuler dans les rues de Liège vers les années 70 et qui, sur un melon noir vert-de-grisé par le temps, affichait en blanc les deux chiffres de son âge. Les années ont tourné, les chiffres aussi : 76,77,78,79 et à présent 80, ce qui laisse donc supposer qu’il est né avec le siècle.
Poussant sa petite charrette qu’il descend des hauteurs de Ste-Marguerite, le Père Prosper est, avec Joseph Malchair, le dernier chanteur des rues de Liège. Sa voix haute et puissante tonne dans les artères paisibles ou par-dessus la circulation, rappelant les refrains de jadis, wallons et français. Dans sa charrette s’accumulent tout ce qu’on veut bien lui donner d’objets hétéroclites ou de vêtements. Il liquide le tout au profit des petits vieux de son quartier. C’est ce qu’il appelle la «  mutuelle du cœur « .
Parfois quand il traverse un quartier paisible et que sa voix fait s’ouvrir les fenêtres, des femmes sortent sur leur seuil et lui donnent la pièce ou le billet. C’est encore pour les œuvres. Le Père Prosper s’est recyclé dans la charité avec autrui. Quand on a quatre fois vingt ans, il montre ainsi qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.
Prosper Lenders a vu le jour rue Mère-Dieu dans ce quartier de Hors-Château où pullulaient alors les filles de joie au cœur généreux. Il était, tout bambin, le chouchou de ces dames qui l’avaient surnommé li p’tit rossè (le petit roux). Il leur portait chance parait-il. Sa mère, pendant la saison creuse des rudes hivers, se faisait écrivain public et s’occupait de la correspondance de toutes les prostituées de Hors-Château.
(…)
Prosper possède l’art de narrer des souvenirs que la mémoire et l’imagination parent sans doute des couleurs chatoyantes du folklore. «  J’ai accompagné ma mère dans ses tournées avec les cirques Pinder et Kean, raconte-t-il. Elle était écuyère. J’ai parcouru l’Europe toute entière. Je n’avais pas dix-huit ans. J’ai fait tous les cafés de la Batte. Il y en avait bien une trentaine à l’époque. »A Paris, il fit la connaissance d’Edith Piaf et de Maurice Chevalier. Prosper chanta également dans les cinémas, aux entractes. Il vivait en Outremeuse, rue Large, se contentait de peu, de boudin, de chocolat ou de poires cuites. »
- l’intégralité du reportage de la Rtbf «  Une vie à Saint-Pholien « , durée 55 minutes, où l’on retrouve le père Prosper ( yop la boume, le chéri de ses dames ) :



MISS MARY
« Miss Mary est un de ces types populaires liégeois qui restera sans doute longtemps dans les annales vivantes de la cité. On finira peut-être par oublier son vrai nom, Mary Leboeuf, pour ne retenir que ce surnom qui lui vient de ses cheveux à la garçonne, d’un maquillage agressif soulignant de noir les paupières, de vermillon les pommettes et de pourpre la bouche, et qui rappelle, sans doute quelque peu Mistinguett.
Fille d’un professeur de musique, elle vécut toute son enfance et toute sa vie dans les notes de piano et de violon. Née au cœur de Liège, rue Cathédrale, à une époque qu’elle ne veut pas préciser, c’est sa coquetterie, Mary Leboeuf aida son père dans les leçons particulières qu’il donnait à ses élèves. Elle se fit progressivement une petite renommée. Puis elle se maria, et alla vivre à Embourg. Sa popularité s’accrut : on la demandait pour toutes les fêtes communales. Elle en vint à travailler avec quatre orchestres liégeois. «  Je savais jouer de tout, du moderne, du classique, du jazz, des airs d’opéra, de tout. J’allais partout : des bals, des banquets, des soirées, des surprises-parties. Ensuite je me suis limitée aux concerts, j’avais deux fils dont je devais m’occuper et mon mari ne voulait plus que je sorte. »
(…)
Elle parle comme une mitraillette, rafale par rafale, tout en emmaillotant le bout de ses doigts avec du sparadrap : ce soir, elle va tenir le piano des Olivettes, sans quitter une seule fois son tabouret, dégustant des cafés à petites gorgées ou grignotant un peu de chocolat. Elle tient parfois quatorze heures sans arrêter de pianoter. Douée d’une mémoire prodigieuse, Miss Mary connaît des centaines de morceaux sans avoir besoin de partitions.
(…)
Elle jouait au Bon Accueil, un caf’con’ de la rue de la Madeleine avant de se retrouver au Petit Bouquet, voilà près d’un quart de siècle, dans cette même salle aux lambris boisés qui allait devenir Les Olivettes. En octobre 1979, on a fêté le demi-siècle de piano de Miss Mary. Son entrain et sa résistance n’ont pas diminué d’un millipoil ! »

Sept minutes exceptionnelles " Aux Olivettes " ( vidéo) :

https://www.facebook.com/photo.php?v=10201212804032976

POLDINE
« Au coin de la rue St-Gilles et de la rue Sur-la-Fontaine, le petit marché de Poldine est une de ces longues charrettes comme on n’en voit plus guère, surchargée de légumes frais, de fruits. Léopoldine Artus est née rue des Wallons dans le quartier du Laveu, en 1902. Sa vie semble surgir d’un roman de Zola, avec des relents de misérabilisme, mais jamais de colère ou de dédain envers les hommes. La vie de Poldine a été toute de courage et de persévérance, de dignité et de bonhomie. A dix ans, pour aider sa mère, veuve avec huit enfants, elle allait vendre du charbon qu’elle tirait dans une petite charrette. Un vieil homme du quartier lui appris à chanter et, le dimanche, elle s’en alla alors pousser la chansonnette, un caboulot du Laveu. La semaine, elle vendait des oranges et des noix et elle devait se cacher quand elle apercevait un policier car elle ne détenait aucune autorisation.
(…)
Chaque jour, Poldine se lève à 4 heures pour faire son ménage. A 7 heures, elle prend le bus pour rejoindre la rue St-Gilles, va chercher sa charrette dans un dépôt et attend le grossiste en légume qui vient l’approvisionner. Vers 7 heures du soir seulement, elle décide à «  fermer boutique « .(…)
Les yeux verts de Poldine étincellent de gaieté. Sa marotte, c’est encore de chanter de vieux morceaux wallons. »F2c

jeudi 22 mars 2012

René Henoumont : " Allons voir si la rose "



René Henoumont, surnommé pour l’occasion de « l’homme à la pipe « tenait, depuis les années ’80, je crois, une rubrique hebdomadaire dans le Le Soir Illustré. Cette rubrique était très appréciée des lecteurs, elle était fine comme l’ambre, drôle, émouvante ; égratignant parfois quelques troufions qui empestaient, par bêtise, la vie en Belgique francophone et même un peu plus loin.
En voici, grâce à ce livre, quelques beaux exemples. L’auteur les a regroupées en cinq parties : au jardin – bestiaire –personnages-nostalgie- lectures et cinéma.
Souvent exquis !

Extraits :


- Ecrire, c’est trouver le mot exact.
- J’aurai eu la chances d’avoir cinq passions majeures : la pêche sportive ( lancer et mouche, brochet et truite ), la chasse à la botte que les Français appellent joliment la chasse devant soi, le jardinage et la pipe, toutes ces choses horriblement masculines comme l’affirment une de mes amies. Certains ajoutent même que c’est accessoirement que j’ai exercé le métier de journaliste. Ce qui est faux, on est toujours victime des apparences.
- Liège, comme un cœur enchâssé dans les collines bat à tout va. J’y reviens et je cherche les compagnons de mes vadrouilles, certaines jeunes femmes qui sont aujourd’hui de vieilles dames. Chers fantômes qui errent au Carré. Je ne vois que des visages étrangers comme si mes vingt ans étaient enfouis dans le trou de la place Saint-Lambert.

jeudi 15 mars 2012

Georges Simenon : " Maigret et la Grande Perche "


Ingrédients. Prenez une ex-fille de joie (la Grande Perche), un perceur de coffres-forts (Alfred-le-Triste), un dentiste et sa mère, une épouse (quoique …) d’origine hollandaise, un peu de poison, un révolver à crosse de nacre, deux ou trois inspecteurs, des rues de Paname et vous aurez un bon Maigret (mais peut-être pas le meilleur).
« Où Maigret n’est pas très fier de son boulot mais où il n’en a pas moins la satisfaction de sauver la vie à quelqu’un. »

dimanche 11 mars 2012

Patrick Devaux : " Les Mouettes d'Ostende "



Brève nouvelle d’une trentaine de pages, onirique, poétique. L’auteur nous y parle
d’Ostende,
de mouettes,
d’estran,
de café serré
d’horloge, de montre, de banc
d’une fille
d’un voyeur,
d’art et d’éternité.
Entends-tu la mer d’Ostende ? Entends-tu les mouettes ? As-tu revu la fille ?
Quelle heure est-il ?
Marie dit : «  c’est comme de la poésie ! « 

Extraits :

-  Elle avait, en tout cas, nettement, les yeux gris. Un gris de ciel d’automne, à faire mourir d’amour un parapluie.
- Ou bien alors, l’Art n’est rien. Rien du tout
   Un simple hasard
     Dans ce cas, il faut le laisser choisir.
-  La mer restait la même, tout en changeant à chaque seconde, fidèle au ciel, aux mouettes et à l’estran.

mardi 6 mars 2012

Elena Janvier : " Au Japon, ceux qui s'aiment ne disent pas je t'aime "



"En l’an 1585, le père jésuite portugais Luis Frois fit paraître un essai intitulé : Européens et Japonais, traité sur les contradictions et différences de mœurs."
427 ans plus tard, Elena Janvier revient sur ces comparaisons. Certaines n’ont pas changé d’un kanji (d’un iota, si vous préférez) ; d’autres ont évolué ; d’autre encore se sont ajoutées car maintenant nous empruntons le métro et l’avion, nous manipulons à longueur de journées nos gsm, nous regardons la télé, …
Sous forme d’abécédaire, voici une étude des nos mœurs : a l’est la péninsule nippone, à l’ouest le vaste occident. Le tout avec une minutie, toutefois non exhaustive, mais heureusement truffée d’humour.
Quelques mots-clés : hygiène, jeunesse, religions et kamis, les heures et le temps, nudité et érotisme, poésie et théâtre, les saisons, les bus, les machines à laver, la viande et le poisson, les mangas, …
Se lit avec intérêt et délectation (pour la petite histoire, je n’ai pas tout compris, mais c’en est une autre – d’histoire -).
Quelques extraits pour vous en donner un avant-goût :

-  On ne tient pas l’alcool et il y a une raison : une enzyme en moins dans l’organisme de 80 % de la population japonaise (…)
- Au Japon, il n’y a pas d’histoires belges.
-  Selon des amies bien informées, l’homme japonais, au bord de l’extase, s’exclame ou murmure, selon : Iku-Iku ! (quelque chose comme : j’y vais, j’y vais !). Autant être prévenue, non ?
-  Au Japon, aucune vache ne regarde passer les trains.
-  Le premier train à grande vitesse japonais, le shinkansen, s’appelait Kodama (Echo). Puis il y eut un train plus rapide, qu’on appela, Hikari (Lumière), car il allait encore plus vite que l’écho. Il y a maintenant des trains encore plus rapides, bien plus rapide que la lumière. Ceux-là, on les appelle Nozomi : Espoir.
Le prochain train rapide ne s’arrêtera plus nulle part et arrivera avant de partir, mais comment l’appellera-t’on ?

dimanche 4 mars 2012

Eriko Nakamura : " Nââândé ! ? "



Il y a bien «  ô tempora, ô mores «, autres temps, autres mœurs. Il y a encore : autres continents, autres mœurs. Et ce n’est pas la mondialisation qui changera l’affaire. Ainsi, un Français restera toujours typiquement français, un Parisien furieusement parisien, un Belge loufoquement belge. Un Japonais sera quant à lui insulairement nippon. C’est le premier principe pour apprécier ce livre délicieux.
Le second réside dans ce qu’il est convenu d’appeler le syndrome de Paris. «  Il provient du décalage entre le Paris rêvé et le Paris réel et touche principalement des Japonais qui visitent la capitale pour la première fois. Hallucinations, chaleurs intenses, accès de folie, sentiments de persécutions (…) certains sont même rapatriés d’urgence au Japôn avec ce conseil du professeur Ota : ne revenez jamais plus à Paris ! « 
Le troisième est contenu dans la signification du titre : «  Nââândé !?, interjection manifestant la stupéfaction et le trouble face à un acte ou un comportement jugés choquants qui peut être traduit par : oh là la ! mais que se passe-t’il ! ? ou, non, ce n’est pas possible ! ? « 
Eriko Nakamura nous raconte son bonheur d’être devenue Parisienne mais également son effroi devant les attitudes barbares des Occidentaux. Tout y passe, en une vingtaines de rubriques, dont le métro, les grands magasins, la grève, le restaurant, les enfants, le look, les toilettes, le maquillage, le médecin, le sexe, le couple. Parfois, on se dit qu’elle pousse le bouchon un peu trop loin alors que, peut-être, nous sommes tellement englués dans nos incivilités que nous n’ en apercevons même plus la monstruosité.
Si Eriko Nakamura, ici, pointe du doigt nos travers, elle reste assez objective et ne manquera pas d’épingler ceux des Japonais ; elle se montre même très sévère quand elle parle des couples et de la vie des femmes au Japon …
C’est trop drôle !

Extraits :
-  A Tokyo, les restaurants de sushis sont petits et les prix … à la tête du client. Autant dire que ceux qui sont de passage paient le prix fort.
- (…) il y a deux types de Français. Les Parisiens et les autres. C’est fou comme les gens sont plus gentils dès qu’on s’éloigne de Paris.
-  Ne plus être considéré comme Japonais – le cauchemar nippon par excellence  

vendredi 2 mars 2012

René Henoumont : " Les enquêtes du commissaire Fluet, volume 3 " La nièce du notaire ", " Le café de la marine "





Le commissaire Fluet est maintenant à la retraite. Comme son épouse ne tient pas du tout à ce qu’il traîne dans ses pieds toute la journée, elle l’a persuadé d’ouvrir une agence de détective sur un des boulevards de Liège (celui d’Avroy). Elle espère aussi que, grâce à ses cachets,  son bonhomme de mari aura le bon goût de lui offrir le cadeau des ses rêves : un vrai vison (entendez un manteau).
Dans «  La nièce du notaire «, notre bon commissaire va émigrer en Brabant Wallon dans un bled nommé Barrelecon (sic !) sur la trace d’un pyromane et de Rachid, petit trafiquant de came. On poussera même une pointe du côté de Comblain. Soit le pyromane et les Bonnie and Clyde de Martinrive-Liotte. Ambiance !
Dans «  Le café de la marine «  retour à Liège, plus particulièrement à Coronmeuse-Herstal où sévit un coupeur de tête dans des atmosphères très couleurs locales, une fois de plus et pour notre plus grand plaisir. Quel rapport y a-t-il entre un prêteur sur gages, un huissier et un juge de paix ? La solution, vous la trouverez dans la lecture de cette nouvelle.
Ah ! Important ! Nous n’oublierons pas la secrétaire de Fluet, mademoiselle Gene, qui y joue un rôle majeur et qui porte des mini-mini-mini-jupes. Hé ! Tant qu’à faire !


Extrait :
(à propos d’une ville du Brabant wallon)
 Il ne restait de la ville ancienne que des remparts épars, et, ça et là, un édifice restauré au siècle précédent. Sur la place principale, un kiosque à musique semblait grelotter dans le vent. Comme souvent en Wallonie, la Maison du peuple avec son opus incertum en mosaïque à l’italienne était une hérésie urbanistique. Pas gâtés les camarades à moins qu’ils n’aiment ça ! Dans la rue de la Gare, il dénombra autant de boucherie-charcuterie que de pharmacies. A croire que les unes faisaient vivre les autres. Les rares passants étaient obèses. La viande aux hormones, ça donne la gonflette.