" Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je contemple la lumière avec ravissement et tout le reste du jour je suis content "
Montesquieu

Ma nouvelle vie à Lîdge

dimanche 4 juin 2017

" Hors du poulailler " de Monsieur le Coq, alias, Georges Sim, alias Georges Simenon

                               


                                                   Georges Simenon en 1920







Georges Simenon est né au 24 de la rue Léopold à Liège, le 13 février 1903. Son père était employé.
En juin 1918, prétextant les problèmes cardiaques de son père, il décide d’arrêter définitivement ses études, sans même participer aux examens de fin d'année ; s'ensuivent plusieurs petits boulots sans lendemain (apprenti pâtissier, commis de librairie).
En janvier 1917, il se présente au journal la « Gazette de Liège » où le patron, Joseph Demarteau l’engage. C’est là qu’il écrit les billets d’une chronique intitulée «  Hors du poulailler » et qu’il signe : Monsieur le Coq.
Au bout du compte, Simenon réalise 789 billets, 193 articles et reportages, 18 contes et nouvelles, soit précisément un total de 1.000 `papiers´ - en ne recensant que les écrits signés - à travers 1.300 numéros de la Gazette de Liége entre 1919 et 1922. Dans sa chronique, il aborde tous les thèmes :   du temps qu’il fait, des personnages qui défraient l’actualité, des hommes politiques, du cinéma, de la science, de la France, de la Belgique, du monde, etc. 
Le 14 décembre 1922, le jeune Simenon quitte définitivement Liège pour Paris.
Un phénomène que ce Simenon, une exception, un prodige ! Pour l’année 1920, j’ai particulièrement été séduit par ses billets qui parlent de notre bonne ville de Liège. A mon (humble) goût, ce sont de purs joyaux surtout quand on pense que le gaillard n’avait que 17 ans !



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                                        Le pont des arches « provisoire »


Lors, après la destruction du vieux pont des Arches, l’Administration nous servit un pont provisoire, promettant pour très prochainement un nouvel ouvrage d’art.
Cette qualité de provisoire laissait le champ libre à la laideur et au manque de fini. Et ce fut laid, en effet, laid à faire hurler, laid à déparer, par une masse de madriers sombres  et enchevêtrés sans le moindre goût, un des plus pittoresques coins de la ville. Quand il s’agit du provisoire, n’est-ce pas, on n’a pas le droit de se montrer difficile.
- C’est un atroce coup d’œil !
- C’est provisoire.
- C’est lourd et épais, sombre et sans grâce !
- C’est provisoire.
C’est provisoire mais alors, que diable, il s’agit de songer un peu au définitif. Or depuis un an, on n’en parle plus. A quoi bon y songer ? Les ingénieurs ont assuré que le « provisoire » pourrait tenir vingt ans, peut-être plus. Dans dix-neuf ans onze mois, soit en 1939, il sera bien temps de s’occuper du définitif, à moins qu’on ne décide encore, par un savant étayage, un nouveau bail de vingt ans pour le provisoire.
- L’endroit est horrible ! Le paysage est gâché !
Et puis après, est-ce que les gens regardent encore les paysages ? Ne vaut-il donc pas bien mieux qu’ils s’occupent du cours de la bourse ? Ou de revendications syndicales ?
Bref, puisque le « provisoire » tient, et tient bien, autant le laisser tenir.

                                                                                              Monsieur le Coq
                                   «  Gazette de Liège », « Hors du poulailler », le 20 octobre 1920

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                          Une petite sauterie au monument aux morts

D’une feuille liégeoise, nous extrayons ce passage :
«  La jeune garde libérale et le Cercle d’agrément donnaient leur premier bal de la saison,  à l’occasion de l’inauguration du monument aux soldats morts pour la Patrie. La salle était bondée et notre jeunesse a joyeusement fox-trotté jusque 3 heures du matin. »
Voilà, dans le temps, nos aïeux valsaient parfois sur un volcan ; leurs petits-fils font mieux : ils fox-trottent sur les mausolées.
L’après-dîner, dans les palabres officiels, il n’était question que de «  reconnaissance éternelle, d’émotion intense, de jour de deuil, de martyrs », que sais-je. Toujours est-il que chacun allait de sa petite larme, mais « Hindoustan » et « Phi-Phi » ont succédé aux discours humides et on a steppé, tangué, fox-trotté gaiement.
Il me souvient qu’un vieux bonhomme de mon quartier assistait à un enterrement pour le moins chaque jour parce que c’était, pour lui, l’occasion de se « remonter » d’un petit coup de genièvre. Aujourd’hui, si l’on n’enterre pas encore les morts sur le «  pas du Pélikan », on profite de l‘inauguration d’un monument aux victimes de la guerre, pour organiser une petite sauterie.
Peut-être, après tout, cette chorégraphie symbolisait-elle la « grande danse », avec accompagnement de balles et de mitraille, au cours de laquelle les héros fêtés ont trouvé la mort ?
L’éternelle reconnaissance est, tout de même, une chose rudement éphémère.

                                                              Monsieur le Coq
              « Gazette de Liège » , «  Hors du poulailler », samedi 23 octobre 1920

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                                         La Maison de Campagne de Reickem va fermer !

Tout s’en va ! Narène-di-bour promène sous d’autres cieux ses joyeusetés anatomiques ; Paganini est enterré, et son violon et son éternel secret avec lui ; Bibi-Mamour charme les bambins des quartiers excentriques …Plus un seul type, une seule silhouette hors-série. On ne rencontre même plus les archaïques rémouleurs, occupés sans doute à adjoindre l’électricité à leurs apocalyptiques véhicules.
C’est à peine si, en fait de pittoresque , il nous restait les aveugles de la route du cimetière, le cul-de-jatte de Chévremont et quelques bons vieux chemineaux hirsutes et dégoûtants, derniers vestige d’une bohème disparue.
Et voilà que le Ministre de la Justice nous annonce que la Maison de Campagne de Reickem , où ces ineffables vagabonds trouvaient bon gîte, à la mauvaise saison, devra fermer ses portes, faute de clients. Voilà, par exemple, une conséquence imprévue de la vie chère.
Cependant, je ne partage pas l’illusion de notre garde-des –sceaux qui attribue cela à la suppression du débit de l’alcool et à la bonne rétribution de la main d’œuvre. Les clients de Reickem étaient d’honnêtes vagabonds, qui condescendaient, tout au plus, à un vol de poules ou de betteraves, le long des grands routes.
Il est probable, qu’à l’instar des syndiqués, ils ne se contentent plus d’aussi modestes moyens d’existence et pratiquent le vol à la tire, l’attaque nocturne, la cambriole, et autres industries de ce genre. Cela expliquerait que, tandis qu’à Reickem les hôtes se raréfient, ceux des prisons sont à l’étroit.
Les braves chemineaux d’opéra-comique se sont probablement faits brigands d’opéra ou de drame lyrique. Question de voix, alors !

                                                                     Monsieur le Coq
                   Gazette de Liège «  Hors le poulailler », jeudi 25 novembre 1920

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                                              Il pleut à drache

 Ce matin, il pleuvait comme il sait pleuvoir chez nous. Cela tombait dru, serré, cela crépitait, formait des mares et des rigoles, dégoulinait le long des parapluies et des pardessus, imprégnait les souliers, noyait les chaussettes, raidissait les pantalons, courait le long des rails, tambourinait dans les gouttières, lavait les vitres et emplissait les bords des chapeaux, allant jusqu’à s’infiltrer dans les poches sans compter que les autos et les charrettes faisaient de toute cette eau de superbes jets qui vous cillaient de crachats de boue jusque dans la figure. Eh bien, c’était miracle : les dames et les demoiselles de chez nous sont résistantes. Qui oserait dire qu’elles ont été élevées dans du coton, sont frileuses, douillettes, après les avoir vues braver gaillardement la pluie, la boue, l’eau d’« à terre » et d’en haut, les pieds chaussés de petits souliers de chevreau décolletés comme des bottines de bal, les jambes serrées dans des bas ténus au point d’être à peine visibles. Mais oui, sans compter qu’il en était pas mal qui avaient un manteau de satin à peine pondérable, et des jupons au-dessus du genou. Il n’y a pas à dire, c’est  de l’endurance, cela !
N’empêche que ces dames et demoiselles assurent à leur mari ou à leurs parents qu’il est impossible de sortir sans fourrure, par un temps pareil.

                                                             Monsieur le Coq
   Gazette de Liège «  Hors du poulailler », mercredi 17 novembre 1920

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                         La bière à vingt-cinq centimes le demi-litre


Je suis certain que vous eussiez pensé comme moi ; lorsqu’un ami me dit qu’un café du Centre débitait de la bière de Diest à raison de vingt-cinq centimes le demi-litre, j’ai affirmé que cette bière était mauvaise. Mieux, je me suis senti une instinctive répulsion contre ce liquide noirâtre que l’on brasse entre Waremme et Louvain. A mon point de vue, il était de toute évidence qu’on ne pouvait rien vendre de bon pour vingt-cinq centimes ! Songez donc : l’usure des tables et des chaises de la terrasse, des tabliers blancs du garçon et le lavage des verres valaient à eux seuls cette modique somme.
D’ailleurs, quelle confiance avoir pour une maison qui vend sa bière aussi bon marché, alors qu’ailleurs, une demi-blonde coûte soixante-quinze centimes et une Pale Ale un franc vingt-cinq ?
Cependant, malgré mes appréhensions, je me suis rendu au café en question – à l’intérieur, car, à la terrasse, il m’eut semblé que tous les passants s’apercevraient que je buvais de la bière à dix sous le litre -.
Timidement, j’ai commandé une demi-Diest. Lorsque j’approchai mes lèvres de la mousse jaunâtre, j’eu un crispement nerveux analogue à la grimace provoquée par l’approche d’une potion d’huile de ricin ou de sel anglais.
Et bien, vous le croirez si vous voulez : cette bière était bonne, délicieuse même. Elle valait à coup sûr bien des mixtures que certains cafés débitent au prix fort.  Mais cela ne coûte que vingt-cinq centimes, et l’on n’a pas confiance. Je suis persuadé que si la bière en question portait un nom anglais et se payait un franc le verre, on se presserait au café en question.
Et l’on parle, sans rire, du bon sens des consommateurs.

                                                                         Monsieur le Coq

                 Gazette de Liège, « Hors du poulailler », vendredi 25 juin 1920

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                                                  Un homme civique !

-  Oui, ma chère ! C'est inouï le changement qui s'est opéré dans les habitudes de mon mari depuis quelque temps. Figure-toi que c'était un homme modèle, ne fumant pas, ne sortant jamais et n'absorbant jamais d'alcool. Eh bien, depuis quelque temps, il fait une extraordinaire consommation de tabac : il le fume, il le prise et même, le " chique ", ce qui, d'ailleurs, le rend atrocement malade. Mais, ce n'est pas tout : il est continuellement fourré dans les cinémas ou les théâtres. Le pis, c'est qu'il s'est mis à boire la goutte ; il connaît tous les cafés où l'on sert de l'alcool !
-  Qui l'aurait jamais cru ! Lui, un homme si calme, si rangé, si convenable ! A son âge, attraper des vices pareils !
-  Mais ce qui est le plus renversant, c'est qu'il assure faire ainsi son devoir de bon citoyen. " Le Gouvernement, m'a-t-il dit, hier, a fait appel à notre civisme pour remettre d'aplomb les caisses de l'Etat. Ainsi, je fume autant que je puis en supporter et même davantage, pour payer le plus de taxe possible. De même, je vais chaque jour au cinéma ou au théâtre, pour payer l'impôt sur les spectacles! Quant à l'alcool, en encourageant les cafetiers à en vendre, on permet au Gouvernement de leur infliger de grosses amendes ! Ainsi tu vois que, loin de me blâmer, tu devrais admirer en moi l'incarnation même du devoir civique ! "
Pense un peu ! C'est à se demander s'il n'a pas une araignée au plafond le pauvre homme ! Croirais-tu qu'il veut m'obliger à porter des bas de soie, parce que ceux-ci paient un fort droit d'entrée ! Je suis sûr que si demain on imposait les jupes-culottes, mon mari s'empresserait de m'en revêtir !
-  Au moins ne manquera-t-il pas d'être décoré !
- Tais-toi donc ! C'est à peine si on lui a ccordé la Médaille du Lard d'Amérique ! Pas même l'Ordre de la Soupe, le pôvre !

                                                                                                  Monsieur le Coq

                                                       Gazette de Liège, « Hors du poulailler », octobre 1920

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                                              Êtes-vous bourgeois ?

- Êtes-vous bourgeois ?
Vous n’en savez rien ! Moi non plus, et c’est bien ce qui me tracasse. On a tant menacé, dénigré, piétiné – au moral s’entend – ces pauvres gens durant la journée d’hier, qu’ils doivent être dans un drôle d’état. Mais voilà, qui est-ce les bourgeois ? En avez-vous déjà vus, vous ?
Alors que trois ténors débitaient hier ce mot à l’occurrence de cinq fois à la minute, en y joignant les plus virulentes épithètes, nul n’a songé à nous en donner une fois pour toute la définition.
Par exemple, le linotypiste me décroche dédaigneusement cette épithète. Cependant, il gagne certainement plus d’argent que moi, tout en travaillant une heure de moins. Il paraît que la différence est qu’il enfile une blouse pour faire sa besogne tandis que je suis condamné à conserver mes manchettes. Cependant, M. Trochet travaille en veston, un faux-col immaculé au cou, et lui n’est pas bourgeois. C’est à perdre la tête.
Je finirai par croire moi-même que je suis un « être nuisible qui doit disparaître à tout jamais de la société », comme disent ces Messieurs de la Populaire.
Je ne suis vraiment pas plus avance quant à la définition de ce mot.
Ne voulant pas croire que la caractéristique consiste en une paire de manchettes, je préfère opter pour cette explication qu’un humoriste met dans la bouche d’un ouvrier :
- Un bourgeois, c’est tout ce qui est plus riche que moi !     

                                                                             Monsieur le Coq

               Gazette de Liège, «  Hors du poulailler », mardi 30 mars 1920    

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                                                          Des inondations

Il est vital que vous parle aujourd’hui des inondations. Je ne saurais d’ailleurs traiter un autre sujet, mon esprit étant absorbé par cette question et surtout par les coups de téléphone qui pleuvent dru. Je ne dirai plus que les eaux montent ou baissent, qu’elles ont envahi telle rue ou telle autre ; je ne ferai même pas de pronostics. Non, pour ces détails, je vous renverrai simplement à l’article de première page. Je ferai simplement une remarque, une humble remarque que vous avez peut-être faite de votre côté.
Je n’ai pas pu rencontrer encore de vieillard convenant que la Meuse avait grossi dans des proportions effrayantes.
- Allons donc ! Cela une crue ! Mais c’est une inondation pour rire, une petite répétition ! Si vous aviez vu, en quatre-vingt !
Et toutes ces braves gens s’évertuent à me donner des détails a n’en plus finir. La première fois, j’ai «  coupé dans le morceau ». Je regardais avec pitié les vagues s’engouffrant dans la charpente du Pont des Arches. Aux Ponts et Chaussées cependant, j’ai appris que la différence entre le niveau atteint en 1880 dépassait de quelques centimètres à peine celui de cet hiver. J’ai revu mon bonhomme et ai défendu la crue actuelle avec conviction. Il n’a rien voulu entendre.
- Allons donc ! Si vous aviez vu en quatre-vingt !
Cette phrase, pour lui, disait tout. Pas moyen de le convaincre. A la réflexion, son entêtement m’a paru bien naturel, bien « humain ». Je suis certain que dans quelques vingt ans, nous regarderons avec mépris les plus impitoyables crûes …. Notre tour sera venu de raconter à nos petits-enfants le terrible sinistre de 1920. Note tour sera venu d’être traité de «  vieux radoteurs ».
Ainsi les traditions se perpétuent.

                                                                          Monsieur le Coq

                          Gazette de Liège, «  Hors le poulailler » vendredi 16 janvier 1920

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                                                       A bas la calotte !

Je me promenais, hier soir, tout seul, par les rues désertes. Je rêvais d’horribles accidents, d’hécatombes, de séditions, de catastrophes qui alimenteraient, bien à-propos, ma chronique quotidienne, lorsque des sons tumultueux frappèrent agréablement mes tympans engourdis.
- Ca y est, m’écriai-je ! Mon rêve est exaucé ! Combien de tués ?...
Le bruit approchait. C’étaient des clameurs horribles de foule furieuse, des gens qu’on égorge. Bientôt, je distinguai des cris : «  A bas la calotte » suivis de formidables «  Hou ! Hou ! ». Je m’étonnai quelque peu. Que cela pouvait-il bien dire ? Mon esprit se perdait en conjonctures lorsqu’une imposante troupe d’étudiants déboucha dans la rue, hurlant toujours à pleins poumons. Ils avaient la mine grave des gens qui remplissent un sacerdoce ! Ils y mettaient une conviction inouïe. !
Pauvres Jeunes Gardes Libérales, car c’en était ! En être réduit à repêcher le vieux cri de guerre carliste, si lamentablement tombé en désuétude.
- Vive l’union sacrée, clame M. Van Hoegaerden.
- « A bas la calotte », répète en chœur son troupeau de Jeunes Gardes.
- Vive la liberté du culte, la liberté de conscience, déclame ironiquement le premier.
- A bas la calotte ! hurlèrent de plus belle les jeunes ténors.
- Vive le Gouvernement tripartite !
- A bas la calotte ! Hou ! Hou !
Ces jeunes prosélytes sont enflammés d’un zèle intempestif. Etudiants à l’Université, il leur reste beaucoup à apprendre. Ils sont primaires en politique. Positivistes à tous crins, ils n’ont que du négatif à servir au public. A bas ! Ils ont tout dit par ces deux mots. Seul l’âge excuse ces gamineries. Il faut décidément que jeunesse se passe.

                                                                                Monsieur le Coq

                          Gazette de Liège, «  Hors du poulailler », vendredi 9 janvier 1920


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                                                       L’English

Je baladais hier en notre ville pittoresque un Anglais de race, un authentique Yankee, avec casquette à carreaux verts et prononciation de comédie bouffe.Le remarquable aménagement de notre pavage l'amusa beaucoup :
- Pas très confortable, s'émerveillait-il, mais original, très original...
Notre pont des Arches... provisoire, le dégoûta littéralement par sa fadeur. Arrive au milieu, cependant, il tira brusquement les traditionnelles jumelles dont la gaine de cuir de Russie garnissait son abdomen et s'écria :
- Oh ! Très bien ! Très fort ! Tout à fait merveilleux !... Splendide ! Colossal en miniature...
Sans rien vouloir expliquer, il m'entraîna dans un magasin regorgeant de parapluies et cannes de toutes espèces...Là, il se fit déballer un tas de cannes, depuis la petite badine jusqu'au bâton ferré.
- Non ! Pas encore çà ! Plus haut ! Plus long, avec un fer au bout...
On découvrit un vieil alpenstock qui moisissait dans un coin depuis la fondation de la maison.
- Juste ! C'est cela ! Combien ?...
Il m'en mit de force un dans les mains et m'entraîna...Le pont fut à nouveau traversé. On arriva au quai des Pêcheurs. Là, il s'attacha une ficelle solide à la ceinture, et me tendant l'autre bout me demanda de faire de même.Dans cette bizarre position, nous escaladâmes... les glorieux débris du pont des Arches, accumulés sur la rive.Après un quart d'heure de marche périlleuse, nous étions au sommet. Là, nous nous installâmes, les pieds ballants au-dessus de l'abime.Un pick-nick improvisé nous ayant réconforté, mon honorable ami donna à nouveau libre cours à son enthousiasme :
- Merveilleux, sublimement merveilleux! Colossalement sublime. Ville magnifique ! Petite Suisse improvisée ! Falaise, Ravins, Torrents !...
- Mais...
- Si, si ! Magnifique ! Ferai mettre annonce à Londres... Liége petite Suisse !...Je décidai de lever une séance si flatteuse pour notre Administration. A la demande de mon compagnon, je dus cependant me résigner à prendre un bain de pieds tout à fait champêtre...Il fallut l'intervention d'un policeman qui nous apostropha en un délicieux langage du terroir pour enlever les illusions du citoyen d'Outre-Manche qui rêvait d'installer une tente portative sur le pic le plus élevé du quai.

                                                                              Monsieur le Coq


                  Gazette de Liège, «  Hors le poulailler », jeudi 1er janvier 1920


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                                                   Les jeux de hazard

Ces derniers jours, je me suis attardé dans le populeux quartier Sainte-Marguerite. En quelques mots, j’aimerais décrire ce qu’est ce véritable fléau social qu’est le jeu, dit de hasard. Hélas, il sévit dans ce quartier qui est pourtant, à maints égards, si attachant.
Ici, c’est le peuple, le monde ouvrier. Une cinquantaine d’individus sont attablés dans une arrière pièce de café plus ou moins louche d’allure. Il est sept ou huit heures du soir. Des ouvriers, qui rentrent de la besogne couverts encore de poussière de la mine ou de l’usine, côtoient des petits employés, de rares bourgeois et des individus louches. La salle est basse, étroite, tout en longueur, avec, au centre, un emplacement de « jeu de quilles ». On y joue  « aux quilles », en effet. Quelqu’un lance le boulet, et puis les cris s’entrecroisent fermes, au milieu de l’épaisse fumée des pipes, des cigarettes et de la puanteur ambiante de cet endroit suspect. La fièvre du jeu est générale : on parie les coups. Pair ! Impair ! Pour le joueur ! Contre le joueur ! Les billets de cinq et de vingt francs émaillent le jeu. Le joueur les ramasse ou double les mises selon  qu’il a réussi à renverser un nombre pair ou impair de quilles.
Parlerai-je des «  doublages » de pigeons d’apparence si innocente, si « père de famille » et dont les effets sont si destructeurs cependant, dans bien des cas. Des ouvriers, de petits commerçants possèdent quelques pigeons voyageurs. Le vendredi, ils se pressent vers une «  société mère » quelconque avec leur petit panier d’osier. Ils sont en grand nombre. Parfois, il faut attendre longuement sur le trottoir, tant la cohue est grande. Le défilé dure de 8 heures à minuit souvent. On mise dix francs, vingt ou plus. De plus, certains doublent encore, c’est-à-dire qu’ils misent à nouveau sur leur pigeon dans bon nombre de cafés des environs, où ont lieu des doublages non-reconnus. Il n’est pas rare que l’on ait plus de mille francs placés sur une seule bête.

     (note : pour donner une idée de prix, un exemplaire du journal la «  Gazette de Liège » coûtait 15 centimes)

Est-il besoin de citer encore dans cette liste les «  chants du coq ». Faut-il décrire les jardins, derrière les cafés, où le dimanche, après-dîner, des centaines de coqs sont alignés dans leurs logettes. Chaque joueur apporte le sien, risque des centaines de francs … Le concours commence. On pointe avec hâte les « cocoricos » … deux, trois, quatre. Qui en lancera le plus grand nombre ; les billets de banque circulent. Ce sont des houilleurs cependant, des ouvriers encore, des gagne-petits qui passent ainsi leur dimanche à jouer l’argent si péniblement gagné …


                                                                                 Georges Sim

                                                    Gazette de Liège, le mardi 29 juin 1920

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" Gazette de Liège " 1919



                                          Toute la poignée pour 10 centimes

Elle n’a certes guère changé d’aspect, la «  Batte «  si chère aux vieux de la vieille. C’est une sorte de scène du « vix Lidge » jouée dans son décor original. Seule la nature des denrées mises en vente a quelque peu évoluée. Les ferrailles rouillées ont été mises au second plan. La colle forte, les verres d’optique et les poudres pour métaux sont dispersés. La denrée coloniale tient le haut du pavé. Chocolats de toutes marques, sucre, cacao, figues, dates, poivres, cannelle, girofle, vanille, que sais-je encore … s’entassent au milieu de la poussière des étables. Les bottines, elles aussi, de chasse, ordinaire, luxe et grand luxe, toutes étalées. Mais la vogue est surtout  aux marchands de cigarettes. «  Un paquet de cigarette «  Uria » pour 1 franc. A tout acheteur, on fait de plus cadeau de deux autres paquets ». Voilà pour la partie encombrée du marché.
Tandis que la foule dense d’écrase consciencieusement les pieds en mesure devant les étals, les paisibles paysans marchandent moutons, porcs, chevaux, chiens, etc.
Et l’on voit de bonnes gens, vers l’heure de midi, arpentant la rue Pont d’Avroy, un cochon de lait sous chaque bras. Quant au prix de ces marchandises hétéroclites, ils sont considérablement diminués.
150 frs le mouton, garanti sur facture.
                                                                                         Georges Sim

              « Gazette de Liège », mardi 29 avril 1919

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En bonus :

1. Voici un site qui présente d’autres chroniques de « Hors du poulailler » :


2. En 2003, Lily Portugaels et Frédéric Van Vlodorp ont publié un excellent ouvrage intitulé «  Les scoop de Simenon, Georges Sim, journaliste à la Gazette de Liège »


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